Nuit

Nuit de Sindelfingen Laurent Margantin

 Tu as souvent voulu retourner dans la nuit de Sindelfingen. Déjà à Tübingen, tu as commencé plusieurs textes intitulés Nuit de Sindelfingen, que tu n’achevais jamais. Tu te souviens que tu étais dans un bus qui te conduisait à l’usine Daimler, qu’il y avait des ouvriers dans le bus à côté de toi, que c’était la nuit, que tu ne sortais jamais de cette nuit. Tu as souvent voulu retourner dans la nuit de Sindelfingen, mais à chaque fois tu craignais de ne pas savoir parler de ce monde de l’usine que tu avais connu pendant un an, quatorze mois exactement, à chaque fois tu t’arrêtais dans le bus, incapable d’évoquer l’usine et surtout le travail que tu y faisais, les outils dont tu te servais chaque jour, outils dont tu ignorais le nom en français (et souvent même en allemand), à chaque fois tu t’arrêtais à un fragment de texte, incapable de parler de cet univers auquel tu étais étranger, doublement étranger puisque tu ne faisais partie d’aucune des nationalités représentées dans l’usine, et parce que tu étais d’un autre monde, petit étudiant venu gagner des sous pendant les vacances (même si finalement tu restas quatorze mois). Tu étais, tu restais étranger à cet univers de Daimler, tu étais tout juste bon à prendre le bus qui te ramenait à Tübingen, puis tu rentrais chez toi et tu allais te coucher, t’endormais pour oublier tout. Mais tu n’oubliais rien. A force une part de toi était restée dans cet univers, à force tu t’étais intégré à la vie de l’usine, et il te fut même difficile d’arrêter, à un moment même, vers la fin, tu envisageas de postuler à un CDD de deux ans, parce que c’était bien payé, parce que tu avais pris le rythme, parce que tu faisais désormais partie de l’usine. Parce que tu ne te trouvais pas si mal dans la nuit de Sindelfingen. Parce que, même, tu craignais de la quitter, de retrouver le jour. Ce fut étrange d’arrêter. Tu n’en as parlé à personne jusqu’à maintenant. Sans doute est-ce pour cela que tu écris aujourd’hui, enfin, Nuit de Sindelfingen, pour rendre compte le plus fidèlement possible de cette expérience passée (c’était il y a exactement quinze ans), sans doute est-ce pour cela que tu es bien décidé à ne pas arrêter d’écrire Nuit de Sindelfingen, d’aller le plus loin qu’il est possible dans cette nuit-là.

Les hommes s’appelaient…
Car là-bas il y eut surtout des hommes, il y eut surtout des visages. Journées et nuits passées à dévisager des hommes, des milliers d’hommes qui comme toi se rendaient à l’usine ou rentraient chez eux, souvent silencieux. Mais surtout, des hommes que tu reconnaissais jour après jour, à l’arrêt de bus à Tübingen déjà, face à la gare, avant l’aube quand c’était Frühschicht (semaines où tu commençais à six heures du matin), en début d’après-midi quand tu avais Spätschicht (semaines où tu commençais à quatorze heures). Horaires associés à des hommes que tu retrouvais à l’arrêt du bus, que tu saluais parfois, certains que tu ne saluais pas parce que tu ne travaillais pas avec eux, c’était juste un visage, rien d’autre, même pas un nom. Tu te rappelles certains noms associés à ces visages, d’autres pas, des noms que tu croyais avoir perdu dans la nuit reviennent tout à coup, comme celui de Salvatore, cet Italien petit et gros qui faisait claquer de vieux mocassins en marchant, oui, le nom de Salvatore t’est revenu tout à coup à partir du visage de ce Croate qui travaillait avec lui et dont tu as oublié le nom (mais curieusement pas l’existence), à peu près du même âge, même s’il était difficile, à Sindelfingen, d’évaluer l’âge des ouvriers de manière sûre. Avec le Croate, Salvatore fut l’un des premiers ouvriers avec lequel tu travaillas dans le secteur de production où on t’avait affecté, soit la fabrication des sièges, Sitzmontage en allemand, tous les deux étaient chauves, le Croate avait toujours la même expression de visage désabusée tandis que Salvatore qui faisait claquer ses mocassins au moindre pas semblait se foutre de tout et prendre les choses avec légèreté, toujours en train de mâcher quelque chose. Hommes que tu retrouvais chaque jour, et qui furent souvent de bons compagnons à Sindelfingen. Hommes dont tu distingues encore les visages, un peu les voix dans cette nuit profonde.

Forêt de Bebenhausen qu’il fallait traverser, la route souvent verglacée en hiver, puis Böblingen, rues désertes avant l’aube, rues désertes après onze heures du soir quand tu y passais en bus. La forêt et la ville qui se succédaient, sans hommes, comme si tu habitais désormais un pays désert. Tu faisais partie d’une espèce d’hommes particulière, d’une espèce d’hommes qui se levaient et se couchaient au milieu de la nuit, d’une espèce d’hommes qui vivaient selon d’autres rythmes, dans un autre espace-temps. Tu faisais partie d’une espèce d’hommes qui travaillaient à l’usine, immense usine (le plus grand site de production au monde du groupe Daimler), une ville dans la ville, quand on disait Sindelfingen on pensait automatiquement Daimler, on voyait la vaste superficie occupée par l’usine au centre de Sindelfingen, et l’on savait quelle était la puissance de l’entreprise dans la région. Tu te souviens des arrivées nocturnes par l’une des portes de l’usine, porte surveillée par un gardien qui montait dans le bus et à qui il fallait montrer ton badge, puis le bus traversait l’usine, et toi tu descendais au premier arrêt, du moins les premiers temps. Tu remontais alors une rue de la cité Daimler, il faisait encore nuit, il ferait encore nuit deux bonnes heures, et tu parvenais vite au bâtiment où tu avais été affecté, où un chef de bureau t’avait commandé de venir en te donnant un papier indiquant le secteur de production où tu devrais travailler au moins six semaines, oui, c’était bien pour six semaines qu’on t’avait d’abord engagé, et alors tu ne savais pas que tu resterais plus d’un an à Sindelfingen, et alors tu ne savais pas non plus que même dans ton sommeil tu finirais par revenir à Sindelfingen, à revenir endormi dans cette ville dans la ville, à cette usine géante comparable à un camp fortifié à l’entrée duquel il fallait montrer patte blanche pour pouvoir y pénétrer et accéder à ses vastes allées, à ses constructions labyrinthiques éclairées par des lampes éternellement allumées parce qu’à l’intérieur des bâtiments il faisait toujours nuit, oui, il faisait toujours nuit dans cette usine où les machines fonctionnaient sans cesse, où des hommes s’affairaient toujours. Il ne te fallut que quelques semaines pour savoir que le monde de l’usine se confondait avec celui du rêve, que travaillant à l’usine tu dormirais, et que dormant tu travaillerais encore à l’usine.

Les chariots jaunes avançaient, suspendus et entraînés par un circuit au plafond, les chariots jaunes on les entendait arriver, on n’avait même pas besoin de les regarder venir, de les voir chacun suivre son circuit à l’intérieur du bâtiment,  il y avait un chariot venu de l’atelier de tapisserie à décharger et, juste en face, venu de l’autre côté, un autre à charger, et toi tu naviguais entre les deux, tu étais la machine d’os et de chair et de sang qui déchargeait l’un et chargeait l’autre, faisant à chaque fois les mêmes gestes, il y avait une grille à ouvrir, pièces du futur siège à disposer aux bons emplacements, grille à refermer (bien la claquer), tu avais quelques secondes pour disposer chaque pièce, puis le chariot chargé s’ébranlait et partait à l’autre bout du bâtiment où s’activaient les monteurs, et toi tu attendais déjà le prochain chariot, grille à ouvrir, les mêmes pièces à décharger puis à recharger sur l’autre chariot, à bien disposer, grille à claquer, chariots qui s’ébranlaient, partant chacun dans une direction opposée, les mêmes chariots, les mêmes pièces, les mêmes gestes des centaines de fois dans une journée, le même circuit, aux côtés du Croate qui se traînait la tête penchée, ou bien aux côtés de Salvatore qui d’un air sérieux accrochait sur les chariots des pages de magazine porno pour les monteurs à l’autre bout du bâtiment, c’était la façon qu’avait Salvatore de s’amuser en travaillant, tandis que le Croate lui soupirait, se traînait, traînait son regard sur le sol, ne vous parlait pas, dès qu’il pouvait allait s’asseoir en silence dans un coin, avec son regard de chien fatigué pendant que Salvatore toujours s’activait, faisant claquer ses vieilles savates, ouvrir la grille, placer les pièces du futur siège, dont la structure mécanique qu’on saisissait par cette poignée en plastique qui sert dans le véhicule à régler la distance du siège par rapport au volant, poignée en plastique qui n’était pas commode à tenir d’une seule main (vous portiez des gants pour ne pas vous blesser), il fallait se pencher pour saisir cette pièce lourde de quelques kilos, se redresser, la placer correctement tout en refermant la grille dessus, retourner à sa place si on avait le temps de s’asseoir quelques instants, ou bien s’avancer vers le prochain chariot qui avait déjà fait son tour du circuit à partir de l’élévateur qui l’amenait de l’étage au-dessus.

Les chariots tu n’avais plus besoin de les voir venir, tu connaissais le circuit par cœur, tu en reconnaissais chaque automatisme, chaque secousse, chaque bruit, chaque sifflement à l’oreille, comme si le circuit électronique était déjà une part de toi-même, comme si tu l’avais intégré dans ta conscience, il suffisait d’un léger choc électrique à quelques mètres pour que tu te lèves en remettant tes gants, prêt à décharger et charger les chariots qui approchaient,  le Croate se traînant, Salvatore arrachant une nouvelle page des magazines porno qu’il devait consommer en grandes quantités car il en avait toujours avec lui, il lui arrivait de trotter derrière un chariot en faisant claquer ses savates pour finir d’accrocher une de ces pages, Salvatore, Salvatore que tu revois dans le virage que prenait le chariot, juste un bref instant, une silhouette qui s’évanouit bien vite.

Avec moi il y eut Alex aussi, un Allemand d’une vingtaine d’années, bien baraqué mais qui à cause de son torse et de ses bras trop lourds peinait au début, trimbalait maladroitement les structures mécaniques des sièges d’un chariot à l’autre, souffrant du dos,  il y eut des heures et des heures où lui aussi se traîna et souffla, maudissant les chariots, il y eut des heures et des heures où il ne parla pas, profitant de chaque répit pour se jeter sur sa bouteille d’eau, puis il s’habitua, devint une bonne machine à son tour, machine tout de même capable de bavarder et de plaisanter tout en machinant, ô ces heures ces jours ces semaines passés au premier étage de ce bâtiment sans fenêtre, de jour comme de nuit éclairé par des lampes électriques tandis que tu déchargeais et chargeais les chariots alors qu’au bout du bâtiment les monteurs assemblaient les sièges, ô ces heures que tu passas aux côtés du Croate, de Salvatore ou d’Alex observant en silence comment ils machinaient, comment toi-même tu machinais, ouvrant, claquant la grille des chariots, ô ces heures au cœur de l’usine à oublier souvent que tu machinais, car quand tu commençais à six heures du matin ou quand il était six heures du soir en hiver tu n’étais pas encore ou plus vraiment éveillé, tu avançais dans une longue galerie qui n’avait pas de commencement ni de fin, tu creusais ta galerie au-dedans, comme guidé, happé même par les rythmes du circuit électronique, tu machinais au-dedans je ne sais quoi, comme chargé en secret d’une tâche obscure, d’une tâche pour laquelle tu n’étais pas payé, tu n’étais pas éveillé lorsque tu machinais ainsi, tu étais dans un état de conscience inférieur peut-être, les lumières électriques au plafond, les gestes machiniques des collègues autour et le circuit des chariots t’avaient transporté dans une zone inconnue,  et tu commençais à l’explorer cette zone, oui, tu commençais tout juste, ce n’était que les premières semaines au cœur de l’usine, dans la nuit de Sindelfingen.

Tu étais entré un jour d’octobre ou de novembre à l’usine, tu écris aujourd’hui ces lignes à quinze ans de distance, en un autre hiver, loin, bien loin de cette nuit, tu rassembles de minces éléments, visions éparses, émotions enfouies mais qui ne demandent qu’à ressurgir, sons lointains, et puis ces odeurs diverses et complexes de l’usine, odeurs de métal bien sûr, mais aussi du cuir des sièges, odeurs d’huile et de produits d’entretien, odeurs de sueur humaine, odeurs du béton des bâtiments, odeurs de la tôle, odeurs du bus, et combien d’odeurs inconnues, tu rassembles de pauvres indices de ce monde disparu, pour toi sans doute à jamais disparu, car il est peu probable que tu retournes un jour vivre à l’usine, même s’il est également vrai que tu ne l’as jamais vraiment quittée, qu’elle est là, en toi, dans une zone secrète de ta mémoire et même dans ta conscience éveillée lorsque tu vois des gens trimer sur des chantiers, soudain c’est Sindelfingen qui ressurgit, et toi dedans, rampant dans une de ses milliers de galeries humaines, pareils à tous ceux-là qui y sont restés et qui te hantent encore. Car on ne quitte pas l’usine comme ça.
Tu passas plusieurs semaines d’hiver dans ce grand bâtiment obscur, aux deuxième étage, seulement éclairé par des lumières électriques, toi et quelques autres aux chariots, et, de l’autre côté, les monteurs qui fabriquaient les sièges, les monteurs que tu ne connaissais pas encore, parfois le circuit cessait de fonctionner, les chariots ne venaient plus, tout s’interrompait, nos gestes s’arrêtaient, on allait voir les monteurs, tu faisais connaissance de certains d’entre eux que tu allais bientôt mieux connaître, dix, vingt, trente minutes passaient, parfois une heure, on se demandait ce qui se passait, pourquoi les chariots ne venaient plus, Dieter le contremaître passait, c’était un Allemand à la moustache et aux cheveux gris, la plupart des contremaîtres étaient des Allemands, Dieter était un homme souriant et qui mettait en confiance, on bavardait un instant avec lui dans ce curieux silence où les machines étaient immobiles et les hommes désoeuvrés, puis soudain tout repartait, on entendait des grincements, des claquements, des chocs, le travail reprenait, sans que les heures passent beaucoup plus vite.

Quelques jours avant Noël, alors que tu étais arrivé au bout de ton contrat de six semaines, tu es allé à l’administration, un bâtiment pas loin de celui où tu travaillais, personne dans les bureaux à part une femme à laquelle tu as demandé s’il était possible de prolonger, et elle de bonne humeur visiblement s’est tournée vers son calendrier de l’année suivante et t’a demandé combien de temps tu souhaitais travailler : six mois, lui as-tu alors répondu, sans croire qu’elle accepterait. Et tu es sorti du bureau avec à la main un petit papier insignifiant sur lequel était indiqué que ton contrat était prolongé de six mois, surpris d’avoir réussi ton coup, surpris de pouvoir rester plus longtemps dans la longue, la très longue nuit de Sindelfingen.