Lisibilité

Lisibilité / Lesbarkeit

Muriel Pic et Emmanuel Alloa

Unlesbarkeit dieser Welt
Alles doppelt.
Paul Celan

Un certain art de la lecture – et pas seulement la lecture d’un texte, mais ce que l’on appelle la lecture d’un tableau, ou la lecture d’une ville – pourrait consister à lire de côté, à porter sur le texte un regard oblique.

Georges Perec

1 Lire. Voilà une chose que ne réfléchissent plus les sur-alphabétisés que nous sommes, habitués à ingérer les signes sans y prendre garde. Repenser la lecture et l’investir d’une fonction critique suppose de méditer la lettre en revenant à son antériorité : se souvenir que, de tout temps et avant tout livre, il y a eu des lecteurs. Des lecteurs – littéralement – avant la lettre. L’art de la lecture réunit le chasseur lisant les déjections des animaux dans les forêts, l’astronome babylonien scrutant les cartographies stellaires, le pêcheur hawaïen lisant les courants marins en plongeant dans l’eau sa main et l’amant déchiffrant aveuglément le corps de l’aimée. On apprend à lire non seulement des textes, mais encore des partitions de musique, des tableaux de peinture, des cartes à jouer, des notations chorégraphiques, des sillons dans la terre, des tourbillons dans l’eau, des gestes révélateurs ou bien des rêves1.

2 Ce qui distingue cette lecture là de l’autre, discursive, c’est son caractère foncièrement hasardeux. Car à quelle syntaxe répondrait l’expression d’un visage ? A quelle sémantique les nuages ? On peut diverger sur la signification à attribuer aux mots – c’est là le sens de l’herméneutique – mais on ne remettra pas pour autant en cause l’alphabet sur lequel ils reposent, sauf à défendre justement un autre mode de lisibilité. Or c’est précisément toute la particularité d’une telle lecture non-littérale que l’on pourra nommer constellatoire : elle ne permet de dégager aucun lexique fini ni d’établir aucun abécédaire exhaustif, mais rend évidents des liens sinon secrets ou latents mais inaperçus, inédits. Elle étoile l’acte de lecture2. Ce qui se trouve alors remis en question est l’opinion réaffirmée par Kant voulant que « lorsque nous lisons, nous articulons d’abord les lettres3 ». Si l’apprentissage d’un alphabet permet de déchiffrer tout texte qui sera rédigé selon ce système, indépendamment du rapport temporel, géographique ou culturel avec l’événement de sa rédaction, si l’on peut transcrire fidèlement un texte dont on ne comprend pourtant pas un mot, la lecture constellatoire est, elle, foncièrement circonstancielle.

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