C’était

C’était Joachim Séné

C’était subir chaque matin la stridence du radio-réveil, l’appel au levé, au garde-à-vous et avoir, à ce moment, depuis son lit, la vision du bureau, là-bas, et du temps à y passer, assis, tête baissée vers l’écran.

C’était d’arriver le matin pour trier les mails, passer du temps, classer en listes. Jusqu’à la première sonnerie du téléphone, ou jusqu’au premier mail urgent.

C’était regarder par la fenêtre, celle des nuages et des feuilles d’arbres, ou celle de l’écran : un lien, un paragraphe lu rapidement, une photo. C’était aller ailleurs, y croire.

C’était raconter son week-end, se faire raconter les week-ends des autres, c’était s’y croire encore un peu, en week-end, jusqu’à dix heures, dix heures vingt et, café en main, se disperser, chacun à son poste de travail, dans l’engourdissant ronron des machines.

C’était le pot de départ d’un collègue, noix de cajou, tucs, chips, cidre, coca, chamallows, trinquer plastique, souvenirs vite passés, pochette cadeau, visages vus rarement, d’autres jamais, l’embarras de parler aux autres, eux-mêmes embarrassés, et cela avant le moment gênant de débarrasser les tables et partir du pot, à l’heure du déjeuner déjà bien entamée.

C’était le midi, à la boulangerie, prendre une formule sandwich-boisson-dessert.

C’était se croire jeudi.

C’était regarder les quelques gouttes mauves des stratus dilués, estompés, sur le fond bleu ciel d’un ciel si bleu qu’il était proche, tout contre la fenêtre, prêt à entrer ; il n’entrait pas. Il n’entrait pas recouvrir le gris des moquettes, le blanc des murs, le noir profond parsemé sur les écrans, ces zones éteintes.

C’était le coup de barre de quatorze heures trente.

C’était se donner rendez-vous, par téléphone, messagerie, par un signe, à la machine à café, et discuter du chef, du commercial, du patron, de politique, de foot et faire durer, un peu, la conversation, un peu plus la pause, jusqu’au moment où un des collègues, parfois nous-mêmes, ne tenait plus, était rattrapé, dans ses pensées, par le travail à faire, par le travail à rendre, par l’heure, « bon, je dois y aller », et le groupe, sur ce, de se séparer, certains soulagés, certains contrariés.

 C’était le soir avoir oublié comment la journée s’était passée, en quoi elle avait consisté, de quel travail elle s’était gonflée, elle si pareille aux autres, si identique que disparue de la mémoire à peine produite, comme un non-événement, comme si rien ne s’était passé que ces huit heures, pourtant payées ici, revendues ailleurs.

 C’était,  les beaux jours, se croire, quelques minutes, en vacances.

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