J’écris

Espèces d’espaces

Georges Perec

La page

J’écris pour me parcourir (Henri Michaux)

1

J’écris…

J’écris : j’écris…

J’écris : “j’écris…”

J’écris que j’écris…

etc.

J’écris : je trace des mots sur une page.

Lettre à-lettre, un texte se forme, s’affirme, s’affermit, se fixe, se fige :

une ligne assez strictement horizontale de dépose sur la feuille blanche, noircit l’espace vierge, lui donne un sens, le vectorise :

de gauche à droite

de haut en bas

Avant, il n’y avait rien, ou presque rien ; après, il n’y a pas grand-chose, quelques signes, mais qui suffisent pour qu’il y ait un haut et un bas, un commencement et une fin, une droite et une gauche, un recto et un verso.

2

L’espace d’une feuille de papier (modèle réglementaire international, en usage dans les administrations, en vente dans toutes les papeteries) mesure 623, 7 cm2. Il faut écrire un peu plus de seize pages pour occuper un mètre carré. En supposant que le format moyen d’un livre soit de 21 X 29,7 cm, on pourrait, en dépiautant tous les ouvrages imprimés conservés à la Bibliothèque Nationale et en étalant soigneusement les pages les unes à côté des autres, couvrir entièrement, soit l’île de Sainte-Hélène, soit le lac de Trasimène.

On pourrait calculer aussi le nombre d’hectares de forêts qu’il a fallu abattre pour produire le papier nécessaire à l’impression des oeuvres d’Alexandre Dumas (Père) qui, rappelons-le, s’est fait construire une tour dont chaque pierre portait, gravé, le titre d’un de ses livres.

3

J’écris : j’habite ma feuille de papier, je l’investis, je la parcours.

Je suscite des blancs, des espaces (sauts dans le sens : discontinuités, passages, transitions).

J’écris dans la marge…

Je vais à la ligne. Je renvoie à une note en bas de page. (j’aime beaucoup les renvois en bas de page, même si je n’ai rien de particulier à préciser).

Je change de feuille.