La Norvège met la totalité de sa littérature en ligne, gratuitement

Source : Libération, 24.01.2014 La Bibliothèque nationale du pays projette de mettre à disposition des internautes l’ensemble des écrits norvégiens depuis la fin du XVIIe siècle. Un programme permis par la signature d’accords très progressistes avec les auteurs et les éditeurs.

Réconcilier auteurs et Internet, voilà le projet ambitieux de la Bibliothèque nationale de Norvège qui a mis en place bokhylla.no, un site où les Norvégiens pourront bientôt accéder gratuitement à la quasitotalité de leur littérature, de la fin du XVIIesiècle au début du XXIe.

C’est la première fois qu’une bibliothèque de cette importance met en ligne, à côté de livres libres de droits, des ouvrages encore soumis au droit d’auteur, avec l’autorisation de l’ensemble des ayants droit et sans que les lecteurs ne déboursent le moindre centime. «Les utilisateurs devraient pouvoir profiter de l’accès à une large variété de contenu digital où qu’ils soient et quand ils le souhaitent», résume la bibliothèque sur son site.

Cette démarche a pu être menée à bien grâce à la mise au point d’une «licence collective étendue», une législation spécifique aux pays nordiques (Norvège, Suède, Finlande, Islande, Danemark) qui place les droits des auteurs et éditeurs d’ouvrages écrits sous la tutelle d’un groupe de coordination. En Norvège, il s’agit de Kopinor qui représente 22 membres (5 associations d’éditeurs, et 17 associations d’auteurs) et qui est autorisé à conclure des accords collectifs, ce qui évite de demander l’autorisation aux personnes concernées à chaque fois que quelqu’un souhaite numériser un ouvrage. De plus, à partir du moment où Kopinor représente les droits d’un nombre conséquent d’ouvrages, le dispositif peut s’étendre à des ayants droit non-signataires du contrat initial, sous certaines conditions: l’ayant droit qui n’est pas sous la tutelle du groupe de coordination devra être rémunéré de la même façon que ceux qui le sont, et il pourra en plus demander une rémunération individuelle.

Toutefois, si l’accès à cette bibliothèque numérique est gratuit, les ouvrages qui ne sont pas encore dans le domaine public restent protégés par certaines dispositions: ils ne peuvent être téléchargés, ni imprimés. De plus, seuls les internautes qui se connectent depuis la Norvège ont accès aux ouvrages. Enfin, les auteurs qui le désirent peuvent demander le retrait de leur ouvrage du site.

Selon ce système négocié, l’accès gratuit des internautes aux livres ne nuit pas aux ayants droit: pour chaque page numérisée, la Bibliothèque nationale de Norvège rémunère Kopinor environ 0,04 euro. Ce taux se réduira proportionnellement à l’augmentation du nombre d’ouvrages mis en ligne. Kopinor redistribue ensuite les sommes perçues aux ayants droit, en garantissant l’égalité entre les livres: un best-seller ne gagnera pas plus qu’un ouvrage scientifique consulté par une poignée de spécialistes et de curieux.

En 2012, la bibliothèque a ainsi versé un peu plus d’un million d’euros à Kopinor sur un budget annuel global de 450 millions de couronnes, soit près de 54 millions d’euros. Une somme qui devrait mécaniquement augmenter car si, en décembre 2013, «150 000 livres étaient disponibles sur le site, seulement 5000 d’entre eux l’étaient dans les librairies», explique le directeur du développement de la bibliothèque digitale, Svein Arne Solbakk, dans une interview accordée au journalThe Local.

Une telle initiative pourrait-elle voir le jour en France? Rien n’est moins sûr. Il n’existe pas chez nous de législation semblable appliquée à la littérature, donc pas de licence collective étendue. Les droits restent gérés de pair à pair, ce qui déclenche d’intenses débats dans le milieu des bibliothécaires. Pour autant, il est possible que certains ouvrages qui ne sont pas encore libres de droit puissent être numérisés: quand ils sont indisponibles et publiés avant 2001, ou quand ce sont des œuvres «orphelines», c’est-à-dire dont les ayants droit ne peuvent pas être identifiés.

La Bibliothèque nationale de France précise quant à elle, dans sa charte Gallica 1997-2007, qu’elle ne souhaite pas s’engager dans une numérisation à l’ambition totalisante. Sa ligne de conduite vise explicitement à mettre en ligne des documents rares, épuisés, peu accessibles, ou pour lesquels le plan de sauvegarde des documents s’applique. Son offre s’adresse en effet avant tout à un public travaillant dans une perspective de recherche scientifique.

Néanmoins, le site de la BNF permet un accès payant à des livres sous droits d’auteur: grâce à des accords et des partenariats respectant strictement la propriété intellectuelle, un moteur de recherche renvoie à des plateformes d’e-distribution.

Enfin, la situation française est à relativiser par rapport à ce que la Norvège a pu mener à bien. L’article 1 du contrat entre la Bibliothèque nationale d’Oslo et Kopinor définit que l’objectif est de rendre disponible en ligne «toute la littérature publiée en Norvège jusqu’au XXe siècle», traductions comprises. Le projet peut impressionner, mais il n’est pas pour autant exceptionnel: il s’agit de numériser quelque 250000 ouvrages d’ici 2017; il en restera ensuite environ 200000 à traiter. Comparativement, Gallica a déjà numérisé et rendu public plus de 470000 ouvrages, et son objectif est de numériser 100000 ouvrages par an.

Maud COUTURE et Florence STOLLESTEINER

Tablette

Ultra modernité des tablettes d’argile François Bon Tiers-Livre

Parfois on en voudrait aux archéologues, les meilleurs [1] : on voudrait des réponses, ils ne proposent que des questions.

Confrontés comme nous sommes à une nouvelle mutation de fond de l’écrit, les questions concernant les tablettes d’argile nous offrent la possibilité de travailler sur un modèle hétérogène, extrêmement complexe, déployé sur plusieurs langues et un espace de temps très vaste, et non pas une technique rudimentaire, mais la possibilité de scruter un espace de techniques – presque comme les neurologues qui consacrent tant de recherches à ces méduses qui n’ont que trente-deux neurones, si peu on en comprend des nôtres. Ce qui s’est déployé d’écriture via les tablettes d’argile remonte à la fondation de l’écrit, et inclut dans ses récits des figures de cette fondation. Ce que nous enseignent les archéologues, c’est que nous devons avant tout nous garder de projeter rétrospectivement sur un outil qui nous paraît rudimentaire les questions qui concernent nos propres outils. En même temps, la complexité de postures, de fonctions, d’évolutions et d’usages posée par un support technologiquement identifié, nous permet de reposer cette même complexité vis-à-vis de nos propres supports, que ce soit le livre imprimé ou les appareils numériques, là où la banalisation de l’écrit, et des pratiques la lecture mêlées à tous les rouages sociétaux nous les avaient rendu invisibles.

C’est pour moi ici le premier prédicat, en répétant qu’il ne s’agit pas de désigner, de notre place, le monde de l’archéologie et des tablettes, mais au contraire de se mettre à l’écoute de ce qu’il diffracte vers le nôtre. Premier prédicat : les mutations de l’écrit, comparées aux mutations esthétiques, politiques ou sociales, sont en nombre infiniment plus restreint, mais d’une portée beaucoup plus considérable, puisqu’elles affectent la façon dont une société se régit et s’énonce elle-même (ainsi, dans l’univers des tablettes, les énoncés juridiques, militaires, diplomatiques aussi bien que mythologies ou moeurs, et comptabilité ou commerce).

Dans ce premier prédicat, la très longue histoire (– 3200 à – 100 ?, cette durée est elle-même un ensemble flou) de l’écriture sur tablette d’argile est riche d’autant de vecteurs différents que ce que nous avons à appréhender aujourd’hui, et que la relative stabilité du livre nous rendait invisible.
Ainsi, de la notion de page comme surface plane. Nous associons depuis le papyrus déroulé l’écriture à un support plan, et nous le reproduisons sur nos ordinateurs et nouveaux appareils. Même les feuilles souples d’encre électronique, sur les liseuses actuelles, sont enfermées dans un support rigide qu’elles n’exigent pas par elles-mêmes. Il existe des modèles différents : ainsi la sphère, dans la nouvelle de Borges L’Aleph, ou – plus partiellement – la recomposition continue au feuilletage de son Livre de sable. Une expérience numérique comme actuellement 6th Sense [2] permet d’autre part d’envisager un usage global de lecture débarrassé de support (la main, une vitrine, ou l’interaction directe géo-localisation/orientation sans visualisation de carte). Une première chose à appréhender dans la tablette, c’est que le modèle intérieur qu’en ont ses utilisateurs akkadiens est probablement non pas plan mais en relief (3D, dirions-nous). Ainsi, le fait qu’elles soient régulièrement écrites sur leur tranche, la rupture volumique n’induisant pas de discontinuité de l’écriture, qui parfois, au moins jusqu’à moitié du deuxième millénaire, peut se prolonger sur l’autre face de la tablette. La fabrication plane de la tablette est une commodité de formage et séchage, mais le modèle premier de l’écriture vient d’objets qui lui sont probablement antérieurs, même si leur usage se prolonge dans une vaste tranche simultanée : les maquettes de foie d’animaux sacrifiés, où on inscrit le présage et sa figure. Autre indication : la scription s’effectue par enfoncement du calame, via traces combinées du triangle prolongé par un trait. La trace n’étant pas dépôt mais enfoncement, son relief est élément direct de ce que la calligraphie développera dans les usages du plan – elle suppose par exemple lumière venant de la gauche pour son déchiffrage idéal. Perception dans l’épaisseur de la notion d’écriture dans son rapport au support – s’en souvenir pour appréhender notre idée du livre (la page imprimée n’est jamais un plan euclidien) et ce qui se joue aujourd’hui de l’idée de l’écran comme épaisseur pour passer outre à la brisure visuelle de l’hypertexte dans l’invention de navigation.

Fascinant tout aussi bien, complètement à l’opposé du temps, la façon dont s’est organisée la mutation de la tablette au papier. Avec le passage du rouleau au codex, puis l’apparition de l’imprimerie, nous partons du prédicat qu’un nouveau support rend l’ancien obsolète – avec la tablette, il faut faire entrer un autre paramètre : c’est l’usage (la question de la vitesse pour l’écriture) qui fera qu’un support fragile rendra obsolète un support plus ancien, mais aussi beaucoup plus complexe, et plus perfectionné que le papyrus.

Dans l’histoire akkadienne, le papyrus surgit tôt (en tout cas, avant le 3ème siècle) et les usages vont longtemps être parallèles : la représentation la plus symbolique étant celle de ces deux scribes côte à côte, avec même calame, l’un écrivant sur argile et l’autre sur parchemin déroulé. La fragilité et la complexité de la fabrication du papyrus (comme lorsqu’on compare la fragilité d’un appareil numérique, choc, eau, dépendance à sa source énergétique à l’autonomie et la résistance du livre imprimé) n’en faisaient pas immédiatement un support supérieur à la facilité et la complexité d’usage des tablettes. La révolution, c’est le passage à l’écriture syllabique. Mais on peut écrire de façon syllabique sur l’argile, et on peut tracer les signes cunéiformes sur papyrus – dans une longue période, ces usages coexistent. Ce qui rend obsolète la tablette ne sera pas l’argile en tant que support, mais la vitesse de graphie associée à l’écriture syllabique : ainsi, c’est l’usage neuf du texte qui induit l’éviction de l’ancien support, même si a priori supérieur en technologie au support neuf – important là aussi à garder en superposition de nos réflexions sur la mutation actuelle, quand les usages de l’écriture apprennent comme naturellement un vocabulaire neuf, liens, documentation au monde, nuage de métadonnées, pluricité des langages (images fixes ou animées, strates textuelles, voix et son, etc.).

Ne pas prendre à la légère cette idée de complexité technologique associée à un objet aussi simple : la terre élémentaire (mythologie reprise dans la Bible, du corps de l’homme sculpté dans la glaise, animé du souffle). Pas le propos ici de développer cette complexité, à peine d’en donner des indicateurs – les livres qui nous la content sont trop fascinants pour qu’on se dispense de la scruter de près. Ainsi, façonnage et cuisson de l’argile liés à l’usage et au statut du texte, au lieu de sa conservation, à la durée prévue de son usage, dépôt passif (titre de propriété, exemple parmi bien d’autres) ou communication immédiate (lettre, décompte). Ainsi, la notion de réutilisation est liée d’emblée au premier façonnage : la tablette réservée à l’échange de lettres pourra être retrempée dans l’eau pour effacement. À l’opposé, même si on quitte le strict univers de la tablette, le code gravé dans la pierre (la stéatite du code d’Hammurabi) est un objet écrit et dupliqué, symboliquement posé dans la ville asservie, où il témoigne de l’autorité territoriale, mais se constitue comme lieu de cette autorité (explicite dans le code d’Hammurabi : on vient devant la loi pour en recevoir le jugement). Si la ville est investie, on évacue la stèle (le code d’Hammurabi conservé au Louvre a été retrouvé à Suze), et en tant que tel, il ne constitue pas un objet de lecture, son déchiffrement sur la surface courbe de la stèle étant extrêmement difficile.

Prolongements dans l’univers fascinant de la reproductibilité du texte, inversement proportionnel à la difficulté et au temps de graphie. Premier prolongement : le lieu de conservation de la tablette, archives royales, maisons particulières, n’implique pas que ce qu’elle recèle – même s’il s’agit d’un récit fondateur comme le Gilgamesh soit objet de commerce, en tout cas destiné à être transporté (comme les ordres royaux, les compte rendus militaires ou diplomatiques sont au contraire d’emblée écrits pour ce portage). Preuve surprenante dans le fait que nombre de ces récits, si importants pour la connaissance de notre propre civilisation, où le fait biblique ne constitue qu’un élément particulier et ultérieur, proviennent des écoles de scribe : la recopie d’un texte fondateur faisant partie de ces exercices (si ces épopées ou cosmogonies n’avaient pas été exercice imposé de formation des scribes, de la plupart d’entre eux nous ne disposerions pas), tout comme on y retrouve ces fabuleux documents complexes avec à gauche l’argile durcie des dictionnaires, équivalence idéogrammes et signes cunéiformes, et à droite la partie trempée et effaçable de l’exercice à recalligraphier. Deuxième prolongement : la pratique complexe de l’enveloppe – une couche d’argile fraîche de deux millimètres d’épaisseur recouvrant uniformément la tablette. Première fonction de l’enveloppe, contenir les suscriptions, données associées au texte mais qui lui sont extérieures, destinataire, raison de l’envoi, mention éventuelle de l’identité du porteur, et les sceaux qui justifient de ces données, auxquelles s’associe très vite un résumé du contenu textuel. Cela associé bien sûr à la fonction de protection : une tablette effritée ou érodée n’est plus lisible : on cassera la coque fraîche avec le résumé et la suscription au destinataire, ainsi que les sceaux d’authenticité, et le texte original apparaîtra aussi clairement que lorsque nous déballons nos livres sous cellophane. Alors cette fonction de l’enveloppe devient elle-même autonome : sur la couche d’argile fraîche, on va recopier l’intégralité du texte – pratique apparemment redondante, surtout au vu de la complexité d’écriture. Mais alors le texte, traité politique par exemple, sera accompagné de ses sceaux. Qu’il soit mis en cause comme ayant été faussé ou l’écriture manipulée, on pourra briser la coque pour s’en référer au texte inviolé.

Les prolongements de réflexion que nous trouvons à lire ce qui s’y dépose de l’aventure de l’écriture va bien au-delà. Statut symbolique de la langue : dans les invasions hittites, les tablettes resteront rédigées en langue akkadienne, intègreront les noms propres de l’envahisseur et expliqueront ou traduiront certains de ses mots. Mais, si des langues voisines du monde akkadien se saisiront du support et des signes pour établir leur version écrite, la langue des nouveaux envahisseurs restera à l’écart de sa transformation écrite. Statut symbolique de l’objet tout aussi bien : si le papyrus a relégué complètement la tablette au rayon des antiques dès le premier siècle avant notre ère, et l’araméen syllabique remplaçant l’écriture akkadienne, on trouvera jusqu’au troisième siècle de notre ère des tablettes d’argile porteuses d’écrit (y compris en araméen) lorsque ces textes doivent attester d’une fonction ancienne (pacte, propriété…). Notions d’archivage et classement aussi : pièces exhumées à fonction de bibliothèque, et étagères en bois pour le classement des tablettes, ainsi que paniers étiquetés pour rassembler les comptes par catégories. Mais archivage qui n’induit pas pérennité : masses d’archives comptables réutilisées (nos propres pratiques du désherbage en bibliothèque ou du pilon pour l’édition) comme pur matériau de soutènement, fondations de murailles neuves ou pour tel escalier de palais, devenant pour les archéologues un fabuleux dépôt, où eux avaient pensé au contraire liquider leur propre mémoire écrite, pour ce qu’ils en considéraient de secondaire.

Et quelles belles réflexions celle de Dominique Charpin, interrogeant les traces même nommant l’écriture dans le contenu des tablettes, la non-constitution du verbe lire, alors que la très grande précision dans le rapport à la tablette reçue (le texte vu, le texte entendu – magnifiques pages sur l’utilisation précise du terme parole, et l’écrit comme parole vue) dénote aussi l’intermédiaire éventuel, et devient un des éléments de reconstitution pour savoir qui écrit, et quelle fraction de la population dispose de ce savoir. Ou, du même, cette attention portée aux tablettes dont le contenu induit le format (on choisit la tablette en fonction du texte qu’elle doit contenir), ou au contraire les formats qui devront s’adapter à un contenu non pré-établi, pour les lettres par exemple, façonnage rapide qui se traduit notamment par les angles, le texte à suivre sur la tablette suivante, ou l’utilisation de galettes circulaires.

Rêvons, rêvez – pratiques de rêves, art de la rêverie : et bien sûr il nous faut pour ce rêve retraverser l’objet transitionnel par excellence, les livres écrits par les découvreurs de la Mésopotamie. Mais rêve nécessaire au nom même de la mutation neuve désormais amorcée. Et trois mille ans d’histoire complexe d’un support élémentaire de l’écrit, rapportés aux cinq cents d’usage de l’imprimerie.

Alors nous est-il autorisé, nous qui rêvons sans cette rigueur à quoi sont astreints les archéologues, d’évoquer ces tablettes anépigraphes, là où eux-mêmes se gardent bien de toute pensée projective ? L’écrit est associé à la construction des villes. Mais l’écrit comme représentation, dans une gamme plus large de représentations : ainsi, ces maquettes des villes, enserrées dans les fondations même du bâtiment qui symbolise la ville, le palais royal. Maquettes qui nous sont essentielles, parce que témoignant de la vision d’ensemble, notamment dans son rapport à l’eau, circulation, commerce, symbole, possession, détournement. La ville est d’argile, comme le temple ou le palais. Elle est un durcissement provisoire de cette matière ambivalente entre la terre et l’eau. Alors elle doit fonder elle-même ce qui symbolise sa pérennité, ou son droit au sol : c’est déjà trop s’éloigner dans l’énigme. Mais on trouvera souvent un clou de fer dans les maisons particulières, pour relier la maison à la terre. Et, dans les palais, des cylindres avec des sceaux. Mais dans les temples, on trouvera des tablettes d’écriture laissées vierges. On en sait assez sur cet ensemble civilisationnel complexe pour savoir les reconnaître : les tablettes destinées à la conservation longue des textes principaux ne sont pas durcies ou émaillées comme les tablettes des textes séculiers. On sait aussi les différencier de la cuisson résultante de l’incendie des villes à leur chute, qui a permis parfois de préserver des bibliothèques entières de tablettes non destinées à la conservation longue, ou des tablettes vierges préparées d’avance pour les exercices à venir, dans les écoles de scribe. Comment interpréter alors ces tablettes préparées et durcies pour la conservation sans porter aucun texte, mais insérées en lieu convenu et à forte symbolique, là où les maisons particulières ont leur clou et les palais leur cylindre, lorsqu’il s’agit du bâtiment d’un dieu (et la fonction très complexe de ces temples, lieux d’archivage, mais aussi de stockage des trophées et richesses, autant que lieux de rites avec sacrifices et pièces secrètes) – page vierge pour accueillir une parole et que la maison du dieu en soit l’expression ? C’est franchir une frontière que les savants n’osent pas franchir : « Le phénomène est ponctuel et associé aux clous de fondation tout au moins à Mari vers 2500-2400, on en a trouvé un bel exemple en 2008 au Massif rouge », dit Pascal Butterlin (correspondance privée, citation ici uniquement dans le cadre de chantier de réflexion ouvert, avec gratitude). « Cela intervient bien après l’invention de l’écriture, au moment où se développe le phonétisme, et l’écriture alors un outil courant, au moins dans les milieux qui y ont accès. J’avoue que cet usage nous laisse perplexes et frustrés et pas de solution pour expliquer l’étrange anonymat dont s’entourent les bâtisseurs de ces sanctuaires à une époque où dans le Sud de l’Irak clous, cônes ou tablettes sont inscrits couramment et où, à Mari, même l’écriture est pratiquée couramment. »

Permettons-nous une telle citation, puisque eux, les savants, nous émerveillent si souvent à citer les messages privés exhumés d’il y a quatre millénaires ou cinq – et remercions-les de nous présenter des mystères ouverts. Ce sont ces énigmes qui comptent, pour les tablettes vierges qui sont les nôtres, dans le basculement en cours.

Lire numérique en Suisse Romande

On peut acheter des livres numériques chez Payot et chez e-reader.ch, une initiative qui émane des libraires indépendants.

On peut lire sur tous supports, liseuses, tablettes, ordinateurs, smartphones, à chacun ses usages, voir les tests sur aldus.

MAIS ATTENTION, à éviter absolument : l’achat d’ouvrages verrouillés par des DRM, qui vous empêcheraient, par exemple, de prêter vos livres ou de les offrir ; de plus en plus d’éditeurs, et non des moindres ont renoncé à ces verrous. Cependant, sur le site Payot comme sur e-reader.ch, rien pour l’instant ne permet de distinguer un livre DRM d’un livre « libre ». Ainsi, c’est le comble, un livre d’un éditeur réputé « sans DRM » (comme éditions de Minuit, publie.net, etc) est présenté comme verrouillé ! Chez e-reader.ch, on me dit que le site sera remis à jour en tenant compte de ces remarques. Il faut également faire pression auprès de Payot pour qu’une distinction claire soit faite entre ces deux produits de nature différente ; dans un cas, vous achetez un fichier, dans l’autre, une licence (modifiable à tout moment sans préavis) vous autorisant à consulter un fichier dont vous n’êtes pas propriétaire : nuance ! A noter : au delà de 10 ou 15 FRS, à mon sens le prix ne se justifie plus. On trouve des livres en pdf à 30 FRS : c’est se moquer du monde.

Les livres sont lourds

Une bibliothèque publique texane tente l’aventure du tout numérique

Le Texas a aperçu l’avenir des bibliothèques publiques, et cet avenir ressemble grandement à une boutique Apple, avec des rangées d’ordinateurs, ainsi que des tablettes électroniques disposées sur des présentoirs qui n’attendent plus que les lecteurs.

Les libraires vont même jusqu’à imiter le style vestimentaire des employés des magasins à la Pomme, portant des vêtements semblables. Mais la bibliothèque techno de San Antonio, au Texas, risque d’être encore plus remarquée pour quelque chose qu’elle ne possède pas: des livres en papier.

Cela fait de la BiblioTech du comté de Bexar la seule bibliothèque publique des États-Unis à n’avoir aucun ouvrage physique, une distinction qui a attiré des masses d’amateurs de lecture numérique, en plus d’émissaires provenant d’aussi loin que Hong Kong, et qui désirent en apprendre davantage sur cette idée, pour peut-être l’emporter dans leurs bagages au retour.

Voilà des années que les campus universitaires comptent des bibliothèques entièrement numériques. Mais le comté, qui ne possède pas d’autre bibliothèque publique, a écrit une page d’histoire quand il a décidé d’ouvrir BiblioTech. Il s’agit de la première installation du genre aux États-Unis, selon les informations obtenues par l’American Library Association.

Des propositions semblables dans d’autres localités ont été accueillies de façon mesurée. En Californie, la ville de Newport Beach a jonglé avec l’idée d’une bibliothèque sans livres en 2011, jusqu’à ce que les réactions négatives n’entraînent le retour des étagères chargées d’ouvrages. Près d’une décennie plus tôt, en Arizona, le réseau de bibliothèques publiques de Tucson-Pilma a ouvert une succursale entièrement numérique, mais les citoyens réclamant des livres papier ont finalement eu gain de cause.

Ce qui surprend, toutefois, c’est que BiblioTech a beau ressembler à une boutique Apple, l’endroit n’en est pas moins situé dans un quartier économiquement pauvre de la ville, et est installé dans un vieux centre commercial où se trouvent également les bâtiments administratifs du comté.

San Antonio est la septième plus grande ville des États-Unis, mais seulement la 60e en matière de littératie, selon les données du recensement. Au début des années 2000, les leaders du quartier abritant BiblioTech, formé d’appartements à faible revenu et de magasins de rabais, se sont plaints de ne pas avoir accès à une bibliothèque, a indiqué Laura Cole, la coordonnatrice du projet. Une décennie plus tard, dit-elle, la plupart des familles du coin n’ont pas encore Internet sans fil. « Comment faites-vous progresser la littératie avec si peu de ressources disponibles? », demande-t-elle.

Les résidents profitent désormais de la nouvelle bibliothèque. Celle-ci devrait dépasser le seuil des 100 000 visiteurs pour sa première année d’activité. Trouver un ordinateur disponible parmi la quarantaine offerts est souvent difficile après la fin des classes, et environ la moitié des liseuses électroniques sont empruntées en tout temps, chacune contenant au maximum cinq livres. L’un des visiteurs réguliers apprend le mandarin par lui-même.

La bibliothécaire en chef Ashley Elkholf se rappelle des pages arrachées, des livres perdus ou mal classés. Mais dans les quatre mois depuis l’ouverture de BiblioTech, aucune tablette n’a encore été « empruntée » à perpétuité. La solution numérique est par ailleurs plus économique: les 10 000 ouvrages coûtent aussi cher, mais des millions de dollars ont été épargnés en n’ayant pas besoin de stocker les livres papier.

« Si vous avez des étagères, vous devez structurer le bâtiment pour qu’il puisse supporter tout ce poids, dit Mme Elkholf. Les livres sont lourds; vous le savez si vous vous en êtes déjà échappé un sur le pied. »

À Austin, par exemple, la Ville construit actuellement une bibliothèque dans le centre-ville qui devrait ouvrir ses portes en 2016 au prix de 120 millions de dollars américains. Même une petite bibliothèque publique traditionnelle récemment inaugurée à Kyle, une ville de banlieue, a coûté environ 1 million de dollars de plus que BiblioTech.

Source :

http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/International/2014/01/06/004-bibliotech-texas-uniquement-numerique-la-seule-aux-etats-unis.shtml