Je suis né

Georges Perec W ou le souvenir d’enfanceL’imaginaire Gallimard, p. 35

Je suis né le samedi 7 mars 1936, vers neuf heures du soir, dans une maternité sise 19, rue de l’Atlas, à Paris, 19è arrondissement. C’est mon père, je crois, qui alla me déclarer à la mairie. Il me donna un unique prénom – Georges – et déclara que j’étais français. Lui-même et ma mère étaient polonais. Mon père n’avait pas tout à fait vingt-sept ans, ma mère n’en avait pas vingt-trois. Ils étaient mariés depuis un an et demi. En dehors du fait qu’ils habitaient à quelques mètres l’un de l’autre, je en sais pas exactement dans quelle circonstances ils s’étaient rencontrés. J’étais leur premier enfant. Ils en eurent un second, en 1938 ou 1939, une petite fille qu’ils prénommèrent Irène, mais qui ne vécut que quelques jours.

Cité idéale

De la difficulté qu’il y a à imaginer une cité idéale

Georges Perec

Je n’aimerais pas vivre en Amérique mais parfois si

Je n’aimerais pas vivre à la belle étoile mais parfois si

Je n’aimerais pas vivre dans un donjon mais parfois si

J’aime bien vivre en France mais parfois non

J’aimerais bien vivre dans le Grand Nord mais pas trop longtemps

Je n’aimerais pas vivre dans un hameau mais parfois si

Je n’aimerais pas vivre sur une jonque mais parfois si

J’aurais bien aimé aller sur la lune mais c’est un peu tard

Je n’aimerais pas vivre dans un monastère mais parfois si

Je n’aimerais pas vivre en Orient mais parfois si

J’aime bien vivre à Paris mais parfois non

Je n’aimerais pas vivre au Québec mais parfois si

Je n’aimerais pas vivre sur un récif mais parfois si

Je n’aimerais pas vivre dans un sous-marin mais parfois si

Je n’aimerais pas vivre dans une tour mais parfois si

J’aimerais vivre vieux mais parfois non

Je n’aimerais pas que nous vivions tous à Zanzibar mais parfois si

L’infra-ordinaire

Georges Perec 

Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien ; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas d’avantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ? (…)

Nous vivons, certes, nous respirons, certes ; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table pour manger, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où ? Quand ? Pourquoi ?

 

L’infra-ordinaire, Georges Perec.

Impresses

 Impresses Raymond Bozier Fenêtres sur le monde, publie.net

les parfums des saisons

les papillons de nuit

les oiseaux égarés qui heurtent les plafonds

cognent contre les murs et repartent

comme s’ils étaient soudain devenus ivres

les intrusions massives de fourmis volantes

les pollens

la mauvaise haleine des villes

les relents de campagne et de pelouse fraîchement tondue

les bruissements de feuillage d’un arbre proche

les échos lointains

la vision d’un merle dans un cerisier blanc

la chute lente et miraculeuse de la neige

le claquement d’un volet

le martèlement de la pluie sur les carreaux

les voix des passants

le va-et-vient assommant des voitures

les lumières changeantes du jour

l’éclairage artificiel des nuits urbaines

la lune et les nuages emportés par le vent

la prolifération du vide autour du crâne

les façades

le besoin d’épier ses semblables

les reflets bleutés des postes de télévision le soir

la lumière orange des lampadaires au sodium

le goudron des rues, les bordures en ciment des trottoirs

les miaulement de bêtes en chaleur

les bruits d’une perceuse

le passage d’un hélicoptère

les poteaux en ciment, les fils électriques

les cris stridents des martinets

les rideaux

les dessins du givre sur les vitres

les araignées attachées à leurs fils et dérivant dans le ciel

les ombres

le repos des choses

les parterres de fleurs

la nourriture du regard

la douce quiétude du temps

le plein poumon de l’existence

 

 

 

Liste

NOTES DE CHEVET

Sei Shônagon

Sei Shônagon était une dame d’honneur appartenant à la cour impériale du Japon. Elle a écrit les « Notes de chevet » dans les premières années du 11è siècle.

18.   Choses qui font battre le coeur

Des moineaux qui nourrissent leurs petits.

Passer devant un endroit où l’on fait jouer de petits enfants.

Se laver les cheveux, faire sa toilette, et mettre des habits tout embaumés de parfum. Même quand personne ne vous voit, on se sent heureuse, au fond du coeur.

19.   Choses qui font naître un doux souvenir du passé

Les roses trémières desséchées.

Une nuit ou la lune est claire

20.   Choses qui égayent le coeur

L’aspect d’un bateau qui descend la rivière.

De l’eau qu’on boit quand on se réveille la nuit.

25.   Oiseaux

J’aime beaucoup le perroquet, bien que ce soit un oiseau des pays étrangers. Tout ce que les gens disent, il l’imite.

J’aime le coucou, le râle d’eau, la bécasse, l’étourneau, le gobe-mouche.

Le moineau à tête rouge.

La mouette.

La voix de l’oie sauvage est d’une mélancolie délicieuse quand on l’entend dans le lointain.

26.   Choses élégantes

Sur un gilet violet clair, une veste blanche.

Les petits des canards.

De la neige tombée sur les fleurs des glycines et les pruniers.

Un très joli bébé qui mange des fraises.

27.   Insectes

Le criquet à sonnettes, le criquet des pins, la sauterelle tisserande, le papillon, la libellule, la luciole.

La phalène est très jolie et charmante. Lorsqu’on approche la lampe tout près, pour lire un roman, qu’elle est gracieuse quand elle passe, en volant, devant le livre!

29.   Cascades   

28.   Rivières  

32.   Villages  

33.   Herbes

67.   Choses effrayantes

72.   Choses ravissantes

82.   Choses qui ne servent plus à rien, mais qui rappellent le passé

98.   Ecrits

109.   Choses à voir

132.   Choses qui ne font que passer

Un bateau dont la voile est hissée.

L’âge des gens.

Le printemps, l’été, l’automne, l’hiver.   

J’écris

Espèces d’espaces

Georges Perec

La page

J’écris pour me parcourir (Henri Michaux)

1

J’écris…

J’écris : j’écris…

J’écris : “j’écris…”

J’écris que j’écris…

etc.

J’écris : je trace des mots sur une page.

Lettre à-lettre, un texte se forme, s’affirme, s’affermit, se fixe, se fige :

une ligne assez strictement horizontale de dépose sur la feuille blanche, noircit l’espace vierge, lui donne un sens, le vectorise :

de gauche à droite

de haut en bas

Avant, il n’y avait rien, ou presque rien ; après, il n’y a pas grand-chose, quelques signes, mais qui suffisent pour qu’il y ait un haut et un bas, un commencement et une fin, une droite et une gauche, un recto et un verso.

2

L’espace d’une feuille de papier (modèle réglementaire international, en usage dans les administrations, en vente dans toutes les papeteries) mesure 623, 7 cm2. Il faut écrire un peu plus de seize pages pour occuper un mètre carré. En supposant que le format moyen d’un livre soit de 21 X 29,7 cm, on pourrait, en dépiautant tous les ouvrages imprimés conservés à la Bibliothèque Nationale et en étalant soigneusement les pages les unes à côté des autres, couvrir entièrement, soit l’île de Sainte-Hélène, soit le lac de Trasimène.

On pourrait calculer aussi le nombre d’hectares de forêts qu’il a fallu abattre pour produire le papier nécessaire à l’impression des oeuvres d’Alexandre Dumas (Père) qui, rappelons-le, s’est fait construire une tour dont chaque pierre portait, gravé, le titre d’un de ses livres.

3

J’écris : j’habite ma feuille de papier, je l’investis, je la parcours.

Je suscite des blancs, des espaces (sauts dans le sens : discontinuités, passages, transitions).

J’écris dans la marge…

Je vais à la ligne. Je renvoie à une note en bas de page. (j’aime beaucoup les renvois en bas de page, même si je n’ai rien de particulier à préciser).

Je change de feuille.

Yeux

Yeux Josée Marcotte Marge autofictive

Avec son premier œil, Marge voit le bois des murs, des planchers et du plafond, le mobilier qui s’y trouve, avec son deuxième œil, elle observe la texture et les couleurs, les teintures, les tissus et les matériaux, avec son troisième œil, elle perçoit les forêts humides et les machines qui les ont fabriquées, avec son quatrième œil, elle sent le parfum des arbres qui s’échappe des murs, les relents poussiéreux de l’usine qui a produit en série les jolis rideaux, avec son cinquième œil, la mousse et l’herbe sous ses pieds la chatouillent, mais cet enfant gris à la mine asiatique affairé à son métier la perturbe, avec son sixième œil, elle vole comme l’oiseau quitte sa branche, pour fuir cette réalité qu’elle ne veut pas voir, avec son septième œil, elle aperçoit une femme qui vient à son secours…