Lire : déchiffrer des traces ?

Carlo Guinzburg, Traces, Mythes emblèmes traces, Morphologie et histoire, Editions Verdier, p. 233 à 244 :

Pendant des millénaires l’homme a été un chasseur. Au cours de poursuites innombrables il a appris à reconstruire les formes et les mouvements de proies invisibles à partir des empreintes inscrites dans la boue, des branches cassées, des boulettes de déjection, des touffes de poils, des plumes enchevêtrées et des odeurs stagnantes. Il a appris à sentir, enregistrer, interpréter et classifier des traces infinitésimales comme des filets de bave. Il a appris à accomplir des opérations mentales complexes avec une rapidité foudroyante, dans l’épaisseur d’un fourré ou dans une clairière pleine d’embûches.

Des générations et des générations de chasseurs ont enrichi et transmis ce patrimoine de connaissances. Faute de documentation verbale à rapprocher des peintures rupestres et des objets fabriqués, nous pouvons recourir à des fables qui nous transmettent parfois un écho, même tardif ou déformé, de ce savoir des chasseurs d’autrefois. Trois frères (raconte une fable orientale, que l’on retrouve chez les Kirghiz, les Tatars, les Hebreux et les Turcs…) rencontrent un homme qui a perdu un chameau – ou, dans d’autres variantes, un cheval. Sans hésiter ils le lui décrivent : il est blanc et aveugle d’un oeil, il porte deux outres sur le dos, l’une pleine de vin et l’autre d’huile. Ils l’ont donc vu ? Non. Ils ne l’ont pas vu. Aussi sont-ils accusés de vol et jugés. Pour les frères c’est le triomphe : en un éclair ils démontrent comment des indices insignifiants leur ont permis de reconstruire l’aspect d’un animal qu’ils n’avaient jamais eu sous les yeux.

Les trois frères sont évidemment dépositaires d’un savoir relatif à la chasse (même s’ils ne sont pas chasseurs). Ce qui caractérise ce savoir, c’est la capacité de remonter, à partir de faits expérimentaux apparemment négligables, à une réalité complexe qui n’est pas directement expérimentable. On peut ajouter que ces faits sont toujours disposés par l’observateur de manière à donner lieu à une séquence narrative, dont la formulation la plus simple pourrait être “quelqu’un est passé par là”. Peut-être l’idée même de narration (distincte de l’enchantement, de la conjuration ou de l’invocation) est-elle née pour la première fois, dans une société de chasseurs, de l’expérience du déchiffrement des traces. Le fait que les figures rhétoriques sur lesquelles repose encore aujourd’hui le langage du déchiffrement relatif à la chasse – la partie pour le tout, l’effet pour la cause – peuvent être rapprochées de l’axe prosaïque de la métonymie, avec une exclusion rigoureuse de la métaphore, renforcerait cette hypothèse – de toute évidence indémontrable. Le chasseur aurait été le premier à “raconter une histoire” parce qu’il était le seul capable de lire une série cohérente d’événements dans les traces muettes (sinon imperceptibles) laissées par sa proie.

“Déchiffrer” ou “lire” les traces des animaux sont des métaphores. On est cependant tenté de les prendre à la lettre, comme la condensation verbale d’un processus historique qui aboutit, au terme d’un laps de temps peut-être très long, à l’invention de l’écriture. La même connexion est formulée, sous forme d’un mythe étiologique, par la tradition chinoise qui attribuait l’invention de l’écriture à un haut fonctionnaire qui avait observé les empreintes d’un oiseau sur la rive sablonneuse d’un fleuve. Par ailleurs, si l’on abandonne le domaine des mythes et des hypothèses pour celui de l’histoire documentée, on est frappé par les analogies indéniables entre le paradigme cynégétique que nous avons esquissé et le paradigme implicite dans les textes divinatoires de la Mésopotamie, rédigés à partir du III è millénaire avant Jésus-Christ. Ils présupposent l’un et l’autre la reconnaissance minutieuse d’une réalité sans doute infime, pour découvrir les traces d’évenements auxquels l’observateur ne peut pas avoir d’accès direct. Déjections, traces, poils, plumes d’un côté ; viscères d’animaux, gouttes d’huile dans l’eau, astres, mouvements involontaires du corps de l’autre.

Lire et écrire sur des écrans tactiles mobiles

Les écrans tactiles mobiles. Création, édition et lecture sur tablettes et smartphones.

Les tablettes numériques et smartphones connaissent actuellement un vif succès commercial et médiatique. Ces supports mobiles sont en train de changer les expériences de création et de lecture. Or si ces supports sont souvent évoqués, on prend peu de temps pour décrire, analyser leurs contenus, leurs caractéristiques littéraires, artistiques, hypermédiatiques, pédagogiques, etc.

Si toute oeuvre ne peut exister sans support, les contenus sont aussi la raison d’être de ces supports. Nous aimerions donc nous intéresser aux contenus idoines qui y sont déployés : ce que certains appellent « les livres enrichis » ou « augmentés », mais aussi les applications. Comment appréhender et décrire ces contenus ? Comment sont-ils créés ? Comment les publie-t-on? Comment les lit-on ? Nous nous concentrerons sur tous ces aspects depuis leur création jusqu’à leur réception.

 Les écrans tactiles mobiles seront abordés en tant que dispositifs techniques au sein desquels de nouvelles oeuvres sont proposées et autour desquels de nouvelles pratiques de lecture s’organisent. Il s’agit en effet d’interroger les transformations, les usages et les pratiques de création, d’édition et de lecture des oeuvres proposées sur ces supports numériques. Il s’agira bien de prendre le parti de percevoir aussi ces contenus comme des oeuvres, d’en faire des analyses littéraires en même temps que médiatiques, à l’image de ces MSA, « média specific analysis »[1] , réalisées par Katherine Hayles.

 Il conviendra de concevoir et d’interroger ces oeuvres non plus seulement en regard des pratiques littéraires liées au livre, mais aussi en regard des pratiques hypermédiatiques liées à l’écran d’ordinateur, cet écran que Gervais et Archibald qualifient de « relié »[2]. Quelle spécificité de la lecture sur écran tactile, par rapport à l’écran relié que nous avions connu jusque-là? Comment les oeuvres sur tablette ou pour smartphones’inscrivent (ou non) dans la lignée des réflexions sur les hypertextes et les hypermédias amorcées depuis le début des années 90 ? Ne serait-il pas plus juste de parler d’oeuvres hypermédiatiques pour écran tactile ?

 Ce colloque, accordera une part importante aux pratiques, aux expériences de création auctoriale ou éditoriale et de réception.

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La Norvège met la totalité de sa littérature en ligne, gratuitement

Source : Libération, 24.01.2014 La Bibliothèque nationale du pays projette de mettre à disposition des internautes l’ensemble des écrits norvégiens depuis la fin du XVIIe siècle. Un programme permis par la signature d’accords très progressistes avec les auteurs et les éditeurs.

Réconcilier auteurs et Internet, voilà le projet ambitieux de la Bibliothèque nationale de Norvège qui a mis en place bokhylla.no, un site où les Norvégiens pourront bientôt accéder gratuitement à la quasitotalité de leur littérature, de la fin du XVIIesiècle au début du XXIe.

C’est la première fois qu’une bibliothèque de cette importance met en ligne, à côté de livres libres de droits, des ouvrages encore soumis au droit d’auteur, avec l’autorisation de l’ensemble des ayants droit et sans que les lecteurs ne déboursent le moindre centime. «Les utilisateurs devraient pouvoir profiter de l’accès à une large variété de contenu digital où qu’ils soient et quand ils le souhaitent», résume la bibliothèque sur son site.

Cette démarche a pu être menée à bien grâce à la mise au point d’une «licence collective étendue», une législation spécifique aux pays nordiques (Norvège, Suède, Finlande, Islande, Danemark) qui place les droits des auteurs et éditeurs d’ouvrages écrits sous la tutelle d’un groupe de coordination. En Norvège, il s’agit de Kopinor qui représente 22 membres (5 associations d’éditeurs, et 17 associations d’auteurs) et qui est autorisé à conclure des accords collectifs, ce qui évite de demander l’autorisation aux personnes concernées à chaque fois que quelqu’un souhaite numériser un ouvrage. De plus, à partir du moment où Kopinor représente les droits d’un nombre conséquent d’ouvrages, le dispositif peut s’étendre à des ayants droit non-signataires du contrat initial, sous certaines conditions: l’ayant droit qui n’est pas sous la tutelle du groupe de coordination devra être rémunéré de la même façon que ceux qui le sont, et il pourra en plus demander une rémunération individuelle.

Toutefois, si l’accès à cette bibliothèque numérique est gratuit, les ouvrages qui ne sont pas encore dans le domaine public restent protégés par certaines dispositions: ils ne peuvent être téléchargés, ni imprimés. De plus, seuls les internautes qui se connectent depuis la Norvège ont accès aux ouvrages. Enfin, les auteurs qui le désirent peuvent demander le retrait de leur ouvrage du site.

Selon ce système négocié, l’accès gratuit des internautes aux livres ne nuit pas aux ayants droit: pour chaque page numérisée, la Bibliothèque nationale de Norvège rémunère Kopinor environ 0,04 euro. Ce taux se réduira proportionnellement à l’augmentation du nombre d’ouvrages mis en ligne. Kopinor redistribue ensuite les sommes perçues aux ayants droit, en garantissant l’égalité entre les livres: un best-seller ne gagnera pas plus qu’un ouvrage scientifique consulté par une poignée de spécialistes et de curieux.

En 2012, la bibliothèque a ainsi versé un peu plus d’un million d’euros à Kopinor sur un budget annuel global de 450 millions de couronnes, soit près de 54 millions d’euros. Une somme qui devrait mécaniquement augmenter car si, en décembre 2013, «150 000 livres étaient disponibles sur le site, seulement 5000 d’entre eux l’étaient dans les librairies», explique le directeur du développement de la bibliothèque digitale, Svein Arne Solbakk, dans une interview accordée au journalThe Local.

Une telle initiative pourrait-elle voir le jour en France? Rien n’est moins sûr. Il n’existe pas chez nous de législation semblable appliquée à la littérature, donc pas de licence collective étendue. Les droits restent gérés de pair à pair, ce qui déclenche d’intenses débats dans le milieu des bibliothécaires. Pour autant, il est possible que certains ouvrages qui ne sont pas encore libres de droit puissent être numérisés: quand ils sont indisponibles et publiés avant 2001, ou quand ce sont des œuvres «orphelines», c’est-à-dire dont les ayants droit ne peuvent pas être identifiés.

La Bibliothèque nationale de France précise quant à elle, dans sa charte Gallica 1997-2007, qu’elle ne souhaite pas s’engager dans une numérisation à l’ambition totalisante. Sa ligne de conduite vise explicitement à mettre en ligne des documents rares, épuisés, peu accessibles, ou pour lesquels le plan de sauvegarde des documents s’applique. Son offre s’adresse en effet avant tout à un public travaillant dans une perspective de recherche scientifique.

Néanmoins, le site de la BNF permet un accès payant à des livres sous droits d’auteur: grâce à des accords et des partenariats respectant strictement la propriété intellectuelle, un moteur de recherche renvoie à des plateformes d’e-distribution.

Enfin, la situation française est à relativiser par rapport à ce que la Norvège a pu mener à bien. L’article 1 du contrat entre la Bibliothèque nationale d’Oslo et Kopinor définit que l’objectif est de rendre disponible en ligne «toute la littérature publiée en Norvège jusqu’au XXe siècle», traductions comprises. Le projet peut impressionner, mais il n’est pas pour autant exceptionnel: il s’agit de numériser quelque 250000 ouvrages d’ici 2017; il en restera ensuite environ 200000 à traiter. Comparativement, Gallica a déjà numérisé et rendu public plus de 470000 ouvrages, et son objectif est de numériser 100000 ouvrages par an.

Maud COUTURE et Florence STOLLESTEINER

Lisibilité

Lisibilité / Lesbarkeit

Muriel Pic et Emmanuel Alloa

Unlesbarkeit dieser Welt
Alles doppelt.
Paul Celan

Un certain art de la lecture – et pas seulement la lecture d’un texte, mais ce que l’on appelle la lecture d’un tableau, ou la lecture d’une ville – pourrait consister à lire de côté, à porter sur le texte un regard oblique.

Georges Perec

1 Lire. Voilà une chose que ne réfléchissent plus les sur-alphabétisés que nous sommes, habitués à ingérer les signes sans y prendre garde. Repenser la lecture et l’investir d’une fonction critique suppose de méditer la lettre en revenant à son antériorité : se souvenir que, de tout temps et avant tout livre, il y a eu des lecteurs. Des lecteurs – littéralement – avant la lettre. L’art de la lecture réunit le chasseur lisant les déjections des animaux dans les forêts, l’astronome babylonien scrutant les cartographies stellaires, le pêcheur hawaïen lisant les courants marins en plongeant dans l’eau sa main et l’amant déchiffrant aveuglément le corps de l’aimée. On apprend à lire non seulement des textes, mais encore des partitions de musique, des tableaux de peinture, des cartes à jouer, des notations chorégraphiques, des sillons dans la terre, des tourbillons dans l’eau, des gestes révélateurs ou bien des rêves1.

2 Ce qui distingue cette lecture là de l’autre, discursive, c’est son caractère foncièrement hasardeux. Car à quelle syntaxe répondrait l’expression d’un visage ? A quelle sémantique les nuages ? On peut diverger sur la signification à attribuer aux mots – c’est là le sens de l’herméneutique – mais on ne remettra pas pour autant en cause l’alphabet sur lequel ils reposent, sauf à défendre justement un autre mode de lisibilité. Or c’est précisément toute la particularité d’une telle lecture non-littérale que l’on pourra nommer constellatoire : elle ne permet de dégager aucun lexique fini ni d’établir aucun abécédaire exhaustif, mais rend évidents des liens sinon secrets ou latents mais inaperçus, inédits. Elle étoile l’acte de lecture2. Ce qui se trouve alors remis en question est l’opinion réaffirmée par Kant voulant que « lorsque nous lisons, nous articulons d’abord les lettres3 ». Si l’apprentissage d’un alphabet permet de déchiffrer tout texte qui sera rédigé selon ce système, indépendamment du rapport temporel, géographique ou culturel avec l’événement de sa rédaction, si l’on peut transcrire fidèlement un texte dont on ne comprend pourtant pas un mot, la lecture constellatoire est, elle, foncièrement circonstancielle.

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Je suis né

Georges Perec W ou le souvenir d’enfanceL’imaginaire Gallimard, p. 35

Je suis né le samedi 7 mars 1936, vers neuf heures du soir, dans une maternité sise 19, rue de l’Atlas, à Paris, 19è arrondissement. C’est mon père, je crois, qui alla me déclarer à la mairie. Il me donna un unique prénom – Georges – et déclara que j’étais français. Lui-même et ma mère étaient polonais. Mon père n’avait pas tout à fait vingt-sept ans, ma mère n’en avait pas vingt-trois. Ils étaient mariés depuis un an et demi. En dehors du fait qu’ils habitaient à quelques mètres l’un de l’autre, je en sais pas exactement dans quelle circonstances ils s’étaient rencontrés. J’étais leur premier enfant. Ils en eurent un second, en 1938 ou 1939, une petite fille qu’ils prénommèrent Irène, mais qui ne vécut que quelques jours.

Abduction

Sylvie Catellin Laboratoire communication et politique, CNRS, Paris

L’ABDUCTION : UNE PRATIQUE DE LA DÉCOUVERTE SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE

À l’heure où l’accès à l’information se généralise, les situations auxquelles nous sommes confrontés sont marquées à la fois par l’incertitude, l’urgence, la simultanéité et la multidimensionnalité. L’enjeu consiste alors à penser autrement, savoir trouver les bonnes relations, les bons « interprétants ». La logique rationnelle ne suffisant plus, il faut faire appel à des ressources incertaines, que d’aucuns nomment « intuition » (inspiration issue de l’expérience), « bricolage » (inventivité face à une réalité où la contingence domine), ou encore « sérendipité » (faculté de saisir et d’interpréter ce qui se présente à nous de manière inattendue). Ces savoirs pratiques, parfois issus de traditions anciennes oubliées, se caractérisent notamment par la combinaison de l’expérience et de l’information et permettent d’appréhender la singularité des situations. Ce sont des pratiques abductives, au sens où l’on adopte des hypothèses plausibles susceptibles d’être vérifiées ultérieurement.

Que faut-il entendre par «pratiques» et pourquoi parler de pratiques plutôt que d’activités, d’actions, de conduites ? Ce mot sert à différencier l’action de la théorie, cependant ici les pratiques en question ne renvoient pas directement au faire et aux actes, mais aux procédés pour faire. Selon Louis Quéré, les pratiques ne sont pas seulement des habitudes de faire ; elles incorporent de la pensée, des représentations, des savoirs qui nous permettent de les comprendre et de les pratiquer. Elles nous servent à nous adapter ou à nous ajuster à des situations et à des circonstances particulières. Elles sont orientées vers une finalité et ont une temporalité.

Nous proposons ici une réflexion théorique sur la notion de pratique abductive s’inscrivant dans le cadre épistémologique des travaux du philosophe Charles S. Peirce, et notamment sa théorie de l’abduction. Nous montrerons la pertinence d’une approche qui favorise l’émergence d’hypothèses, et qui, contrairement à l’opinion courante, n’oppose pas induction et déduction mais les relie dans un processus de construction de connaissance. Entre logique et esthétique, entre rationalité et imagination, l’abduction n’a cessé de fasciner les chercheurs et les écrivains. En nous appuyant sur l’analyse d’extraits de deux types de discours d’investigation, l’un scientifique et médical, l’autre littéraire et policier, nous montrerons comment s’articule la double dimension logique et esthétique de l’abduction.

L’abduction désigne une forme de raisonnement qui permet d’expliquer un phénomène ou une observation à partir de certains faits. C’est la recherche des causes, ou d’une hypothèse explicative. Nous pratiquons l’abduction dans la vie courante, lorsque nous recherchons les causes d’un phénomène ou d’un fait surprenant. Le diagnostic médical (George, 1997), la méthode du commissaire Maigret (Wouters, 1998), l’analyse spatiale exploratoire des données (Banos, 2001) sont autant de pratiques d’investigation qui utilisent l’abduction.

Charles S. Peirce, philosophe et logicien américain, a introduit la notion d’abduction en épistémologie, en reprenant les 3 types de raisonnement proposés par Aristote (la déduction, l’induction, l’abduction1) : « étant donné un fait Β et la connaissance que A implique B, A est une abduction ou une explication de B ». L’abduction est donc proche de l’inférence déductive: « étant donné la prémisse A et la connaissance de ce que A implique B, il est possible de déduire la conclusion B ». C’est la règle d’inférence du modus ponens, bien connue en logique. L’abduction se laisse donc reconstruire a posteriori comme un raisonnement déductif faillible. Mais, à la différence de la déduction, l’abduction est par nature incertaine. On ne peut pas affirmer avec certitude qu’une explication constitue la cause réelle d’une observation, l’incertitude pouvant porter sur la plausibilité de l’explication, ou bien concerner la validité de la connaissance permettant l’explication. L’approche déductive de l’abduction – adoptée par certains logiciens – est limitée par la nature implacable de la déduction. L’abduction est incertaine et n’a pas le pouvoir prédictif de la déduction. On peut aussi rapprocher l’abduction de l’induction. Elles ont d’ailleurs été souvent confondues. L’induction est un mode d’inférence qui conclut du particulier au général, de façon probable. C’est la généralisation d’une propriété constatée empiriquement sur un grand nombre de cas, ou à partir d’échantillons représentatifs. Mais pour Peirce, l’abduction infère quelque chose de différent de ce qui est observé, et souvent quelque chose qu’il nous serait impossible d’observer directement, alors que l’induction infère des phénomènes semblables et n’a en soi aucune originalité. L’abduction conduit ainsi à la découverte des causes, l’induction à la découverte des lois. L’induction collationne les expériences abduites pour en tirer des lois. Elle met à l’épreuve, elle vérifie ou elle falsifie. Par exemple, après l’abduction de Kepler concernant la forme elliptique de l’orbite de Mars, qui contredisait une pratique millénaire, on a pu faire une induction, c’est-à-dire généraliser le cas de Mars aux autres planètes. Dans le processus de construction du savoir, l’abduction guide l’induction, elle est un moment préalable de l’induction. Mais seule l’abduction est créative et apporte de nouvelles connaissances, bien qu’elle soit imprévisible et incertaine, et en cela très proche de la sérendipité.

Le conte très ancien2 dont s’est inspiré l’écrivain anglais Horace Walpole pour forger le mot serendipity (la faculté de « découvrir, par hasard et sagacité, des choses qu’on ne cherche pas ») illustre en effet un processus épistémologique très proche de l’abduction. Les trois princes de Serendip, voyageant pour s’instruire, rencontrent en chemin un chamelier qui leur demande s’ils n’auraient pas vu, «par hasard», un de ses chameaux égaré. Les princes le lui décrivent sans hésiter: « N’est-il pas borgne? Ne lui manque-t-il pas une dent ? Ne serait-il pas boiteux ? » Le conducteur ayant acquiescé, c’est donc bien son chameau qu’ils ont trouvé et ont laissé loin derrière eux. Par la suite, le chamelier ayant cherché en vain son animal et pensant avoir été volé, les trois frères sont arrêtés et jugés. C’est alors qu’ils démontrent comment des indices observés sur le sol leur ont permis de reconstruire l’aspect d’un animal qu’ils n’avaient jamais vu.

Le paradigme indiciaire fondé sur la sémiotique a donc des racines très anciennes (Ginzburg, 1989) : c’est l’art du chasseur, et plus tard celui du détective. La découverte de l’identité du criminel, tout comme celle de l’animal, se fait à partir des indices ou des traces qu’il a laissés derrière lui. Encore faut-il savoir interpréter les signes, saisis ici dans un rapport métonymique. Les princes établissent en effet une relation cohérente entre divers indices observés, ils élaborent une hypothèse explicative qui est le point de référence de ces indices éparpillés. Quand ils sont questionnés par le chamelier, ils font une méta-abduction (au sens d’U. Eco)3 : ils décident que le chameau inféré est le chameau réel égaré.

Les chercheurs en intelligence artificielle et les logiciens ne sont pas parvenus à modéliser l’abduction. On la qualifie parfois d’intuition géniale, ou d’illumination lorsqu’elle conduit à une découverte importante. Or il faut sortir du cadre de la logique formelle pour appréhender l’abduction dans ce qu’elle a de singulier. La logique formelle réduit l’interprétation des propositions aux seules relations établies entre elles, indépendamment de tout autre connaissance sur le monde et la situation, mais il est nécessaire de tenir compte du contexte empirique dans lequel les faits se produisent et sont interprétés.

Peirce insiste sur le fait qu’à l’origine de l’abduction, il y a la surprise ou l’étonnement du sujet : « on observe le fait surprenant C ; si A était vrai, C s’expliquerait comme un fait normal; partant, il est raisonnable de soupçonner (présumer) que A est vrai ». Le point de départ de l’abduction est un fait perçu comme surprenant, qui s’inscrit donc contre des attentes, contre l’habitude, ou contre ce qui était jusqu’alors tenu pour acquis. L’abduction consiste à sélectionner une hypothèse A susceptible d’expliquer le fait C, de telle sorte que si A est vrai, C s’explique comme un fait normal. En d’autres termes, l’abduction est une procédure de normalisation d’un fait surprenant. C’est un effort de raisonnement que l’on entreprend lorsqu’il y a rupture de notre système d’attentes, un raisonnement « Imaginatif » faisant appel à nos connaissances. L’abduction s’inscrit dans une logique de procès et non dans une logique de calcul, elle renvoie à un contexte et à une culture, à un habitus social.

Le médecin et le détective suivent depuis longtemps cette règle de base qui consiste à observer les symptômes ou les indices avant de formuler des hypothèses. Selon Herman Parret, c’est bien «le paradigme médical et policier » qui domine « l’origine de la théorie de l’abduction »4. La logique d’investigation, qu’elle soit médicale ou policière, est une logique exploratoire qui réserve une part importante à l’étonnement et à l’imagination dans la formation des idées.

«Les idées expérimentales», écrit Claude Bernard, «naissent très souvent par hasard et à l’occasion d’une observation fortuite. […] Bacon compare l’investigation scientifique à une chasse ; les observations qui se présentent sont le gibier. En continuant la même comparaison, on peut ajouter que si le gibier se présente quand on le cherche, il arrive aussi qu’il se présente quand on ne le cherche pas, ou bien quand on en cherche un d’une autre espèce »5. L’exemple que décrit ensuite C. Bernard montre sa capacité à saisir et interpréter un fait qui se présente à lui de manière inattendue (sérendipité). Pour expliquer le fait surprenant, c’est-à dire en trouver la cause, il émet une hypothèse (« idée préconçue »). Il tire les conséquences de son hypothèse (par déduction) et vérifie expérimentalement, un grand nombre de fois, toujours avec le même résultat. Il en arrive alors à une proposition générale (induction) qui n’était pas connue.

Pour C. Bernard, l’idée provoque l’expérience : « La raison ou le raisonnement ne servent qu’à déduire les conséquences de cette idée et à les soumettre à l’expérience. »6 Si on expérimente sans idée préconçue, on va à l’aventure, et si on observe avec des idées préconçues, on prend ses conceptions pour la réalité. Il faut observer pour avoir une idée : « Toute la connaissance humaine se borne à remonter des effets observés à leur cause.» L’idée est « un sentiment particulier », «une relation nouvelle ou inattendue que l’esprit aperçoit entre les choses »7. Il compare avec les « sens » et parle de « rapports subtils et délicats » qui ne peuvent être «sentis» que par des esprits «placés dans un milieu intellectuel qui les prédispose d’une manière favorable ». Plus loin, il écrit : il arrive « qu’un fait ou une observation reste très longtemps devant les yeux d’un savant sans lui rien inspirer; puis tout à coup vient un trait de lumière […] L’idée neuve apparaît alors avec la rapidité de l’éclair comme une sorte de révélation subite »8. Or Peirce emploie l’équivalent anglais de ces termes quand il parle de l’éclair (flash) de l’inférence abductive ou de la faculté d’insight qu’elle présuppose, car comment l’abduction parvient-elle à proposer des hypothèses vérifiées la plupart du temps par l’expérience, alors que des centaines d’autres choix étaient possibles ?

Nous devons également au XIXe siècle l’émergence de la figure du détective. La littérature d’enquête, en dialogue permanent avec les théories scientifiques de son temps, a su jouer avec une virtuosité et des formes sans cesse renouvelées de la dimension esthétique de l’abduction 9. À la même époque que C. Bernard, l’écrivain Wilkie Collins, considéré comme le père du roman policier anglais, a pris pour champ d’investigation la société victorienne, et le lecteur appréciera au fil des enquêtes une certaine « baconian flavor »10. Dans Sans nom, le narrateur décrit minutieusement comment une donnée inattendue et surprenante entre en contradiction avec les certitudes établies de son personnage, ce qui produit un changement de point de vue et conduit à une nouvelle interprétation :

«Avec la rapidité du courant électrique, son intelligence venait de réunir, de classer toutes ses idées éparses, et de les placer devant elle sous une forme qui les lui rendait intelligibles. […] Elle voulut bien croire qu’une conjecture instantanée l’avait mise sur le chemin des découvertes qu’elle venait de faire. Mais […] la conviction maintenant établie chez elle ne pouvait se justifier encore, aux yeux des autres, par aucun fragment de preuve raisonnable. […] Mrs Lecount se détermina immédiatement à ne rien dire et à n’attaquer le complot que lorsqu’elle pourrait produire des faits complètement irréfutables. » n

À partir de son étonnement devant trois éléments disjoints, tout à coup mis en relation, le personnage parvient à découvrir la trame d’un complot : une ressemblance de voix entre deux femmes qui, en réalité, n’en font qu’une (perception); une contradiction entre la description et les symptômes d’une maladie (connaissances médicales); et enfin, le jugement de goût: une personne éprise de culture scientifique ne saurait être vulgaire (habitus social). Là aussi il est nécessaire de vérifier par l’expérience, afin d’acquérir une preuve irréfutable: «La réflexion lui indiqua trois chances en sa faveur, trois différents moyens d’arriver à la découverte indispensable. »12 Le personnage déduit les conséquences de son hypothèse pour tendre ensuite un piège « expérimental » à son ennemie.

Dans un article sur le rôle primordial de l’esthétique dans la sémiotique de Peirce, J. -Ph. Uzel et C. Perraton ont montré que l’abduction est présentée comme un processus essentiellement esthétique (« Le choc esthétique au coeur de l’inférence abductive » )13. Débarrassé du concept de « Beau », le jugement esthétique n’est plus un jugement contemplatif, et il rejoint le processus d’abduction. Les éléments de l’abduction, tout comme ceux du jugement esthétique, sont le résultat du processus sémiosique: « ils étaient présents dans notre esprit mais n’avaient encore jamais été mis en relation ». Or les deux exemples étudiés montrent bien cette capacité de l’abduction à mettre en relation des connaissances, mais aussi à faire coopérer des processus tels que l’imagination, la perception, la mémoire, avec la structure du raisonnement. Rappelons-nous que l’abduction copernicienne de l’héliocentrisme a surgi en partie de considérations esthétiques, Copernic jugeant en effet que le système ptolémaïque était inélégant, « sans aucune harmonie ». Comme le souligne Eco, «Copernic n’a pas observé les positions des planètes, comme le firent Galilée ou Kepler. Il a imaginé un monde possible dont la garantie était d’être bien structuré, gestaltiquement élégant. »14

Cette dimension esthétique de l’abduction prend une certaine consistance si on la rapproche du concept d’horizon d’attente de H. R. Jauss (concept emprunté à Husserl, intervenant dans l’expérience temporelle), qui fonde l’esthétique de la réception. L’abduction survient lorsqu’il y a rupture par rapport à un système d’attente, à une expectative. Or la perception esthétique, selon Jauss, est guidée, déclenchée par des signaux que l’on peut décrire, elle est modulée par un ensemble de facteurs (règles antérieures assimilées par le sujet et contexte d’expérience antérieur dans lequel s’inscrit la perception). L’expérience nouvelle comporte une prescience incluse dans l’expérience elle-même, sans laquelle la nouveauté ne pourrait pas être perçue comme objet d’expérience. «L’écart entre l’horizon d’attente et l’oeuvre, entre ce que l’expérience esthétique antérieure offre de familier et le changement d’horizon requis par l’accueil de la nouvelle oeuvre détermine, pour l’esthétique de la réception, le caractère proprement artistique d’une oeuvre littéraire. »15 Jauss parle également d’étonnement, de perplexité devant cet écart, écart qui est aussi à l’origine de l’abduction, écart entre le système d’attente (notre expérience antérieure) et le fait surprenant. La normalisation de ce fait surprenant implique aussi un changement d’horizon, de point de vue, qui réoriente ou conduit à une nouvelle interprétation (ou à une nouvelle théorie). Jauss opère d’ailleurs un rapprochement avec la pratique scientifique, en se référant à un essai de Karl Popper sur « les lois naturelles et les systèmes théoriques », dans lequel le problème de l’observation est traité en partant du postulat d’un « horizon d’attente »: toute hypothèse ou toute observation présuppose toujours certaines attentes « qui constituent l’horizon d’attente sans lequel les observations n’auraient aucun sens et qui leur confère donc la valeur d’observation ». 16 Se mettre en position d’étonnement, prêter attention aux écarts et à l’inattendu, changer d’horizon ou se réorienter pour accueillir le donné de l’expérience qui ne cadre pas avec nos attentes sont des comportements qui caractérisent les pratiques abductives. La pertinence de l’abduction est en quelque sorte son pouvoir de nous arracher aux évidences de notre horizon d’attente.

Théoriquement, l’abduction n’est pas indépendante de la déduction et de l’induction. Le processus de compréhension qui mène à la connaissance les associe en fait étroitement: l’abduction fournit à la déduction sa prémisse ou son hypothèse, la déduction en tire les conséquences certaines, l’induction vérifie empiriquement la validité d’une règle possible.

Les exemples de pratiques abductives et de théorie de l’abduction empruntés à la science, à l’épistémologie, à la littérature et à l’esthétique soulignent bien la pertinence d’une approche transdisciplinaire des processus de connaissance. Ils montrent surtout que cette pratique de la découverte faisant appel à la fois au raisonnement, à la sensation et à l’imagination, transcende les frontières entre les sciences et la littérature. À la base de toute compréhension théorique, qu’elle soit scientifique ou artistique, l’abduction est une pratique de la découverte articulant les dimensions rationnelle et esthétique du procès de connaissance, et n’est possible qu’à la condition de pratiquer en même temps des manières de voir, de raisonner, de ressentir ou d’imaginer généralement opposées.

NOTES

1. L’abduction renvoie à la notion d’« apagogè » (Parret, p. 93).

2. Voyages et Aventures des trois Princes de Sarendip, traduits du persan par le Chevalier de Mailly (1719). Cet ouvrage est en

fait la traduction d’un texte italien publié en 1557, lui-même traduit du persan. Selon les historiens, cette fable aurait des

sources très anciennes (voir Messac et Ginzburg).

3. Rappelons que la méta-abduction est le processus par lequel nous cherchons à vérifier si le monde possible déterminé par nos

abductions est conforme au monde de notre expérience.

4. Parret, p. 94.

5. Claude Bernard (1865), p. 215-16.

6. Ibid., p. 65.

7. Ibid., p. 66.

8. Ibid., p. 67 (c’est moi qui souligne).

9. Voir à ce sujet ma thèse de doctorat: L’enquête et le labyrinthe dans la littérature et la fiction multimédia. One approche sociocognitive

et communicationnelle des dispositifs interactifs, université Paris X-Nanterre, 2000.

184 HERMÈS 39, 2004

L’abduction: une pratique de la découverte scientifique et littéraire

10. Voir Armadale, chapitre 3: « I have simply pursued the inductive process of reasoning for which we are indebted to the

immortal Bacon. »

11. Wilkie Collins (1862), p. 414-17 (c’est moi qui souligne).

12. Ibid., p. 417.

13. J. -Ph. Uzel et C. Perraton, p. 151-169.

14. U. Eco, p. 279.

15. Jauss, p. 58.

16. Popper (Theorie und realität, 1964), cité par Jauss, p. 82.

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HERMÈS 39, 2004 185

Tablette

Ultra modernité des tablettes d’argile François Bon Tiers-Livre

Parfois on en voudrait aux archéologues, les meilleurs [1] : on voudrait des réponses, ils ne proposent que des questions.

Confrontés comme nous sommes à une nouvelle mutation de fond de l’écrit, les questions concernant les tablettes d’argile nous offrent la possibilité de travailler sur un modèle hétérogène, extrêmement complexe, déployé sur plusieurs langues et un espace de temps très vaste, et non pas une technique rudimentaire, mais la possibilité de scruter un espace de techniques – presque comme les neurologues qui consacrent tant de recherches à ces méduses qui n’ont que trente-deux neurones, si peu on en comprend des nôtres. Ce qui s’est déployé d’écriture via les tablettes d’argile remonte à la fondation de l’écrit, et inclut dans ses récits des figures de cette fondation. Ce que nous enseignent les archéologues, c’est que nous devons avant tout nous garder de projeter rétrospectivement sur un outil qui nous paraît rudimentaire les questions qui concernent nos propres outils. En même temps, la complexité de postures, de fonctions, d’évolutions et d’usages posée par un support technologiquement identifié, nous permet de reposer cette même complexité vis-à-vis de nos propres supports, que ce soit le livre imprimé ou les appareils numériques, là où la banalisation de l’écrit, et des pratiques la lecture mêlées à tous les rouages sociétaux nous les avaient rendu invisibles.

C’est pour moi ici le premier prédicat, en répétant qu’il ne s’agit pas de désigner, de notre place, le monde de l’archéologie et des tablettes, mais au contraire de se mettre à l’écoute de ce qu’il diffracte vers le nôtre. Premier prédicat : les mutations de l’écrit, comparées aux mutations esthétiques, politiques ou sociales, sont en nombre infiniment plus restreint, mais d’une portée beaucoup plus considérable, puisqu’elles affectent la façon dont une société se régit et s’énonce elle-même (ainsi, dans l’univers des tablettes, les énoncés juridiques, militaires, diplomatiques aussi bien que mythologies ou moeurs, et comptabilité ou commerce).

Dans ce premier prédicat, la très longue histoire (– 3200 à – 100 ?, cette durée est elle-même un ensemble flou) de l’écriture sur tablette d’argile est riche d’autant de vecteurs différents que ce que nous avons à appréhender aujourd’hui, et que la relative stabilité du livre nous rendait invisible.
Ainsi, de la notion de page comme surface plane. Nous associons depuis le papyrus déroulé l’écriture à un support plan, et nous le reproduisons sur nos ordinateurs et nouveaux appareils. Même les feuilles souples d’encre électronique, sur les liseuses actuelles, sont enfermées dans un support rigide qu’elles n’exigent pas par elles-mêmes. Il existe des modèles différents : ainsi la sphère, dans la nouvelle de Borges L’Aleph, ou – plus partiellement – la recomposition continue au feuilletage de son Livre de sable. Une expérience numérique comme actuellement 6th Sense [2] permet d’autre part d’envisager un usage global de lecture débarrassé de support (la main, une vitrine, ou l’interaction directe géo-localisation/orientation sans visualisation de carte). Une première chose à appréhender dans la tablette, c’est que le modèle intérieur qu’en ont ses utilisateurs akkadiens est probablement non pas plan mais en relief (3D, dirions-nous). Ainsi, le fait qu’elles soient régulièrement écrites sur leur tranche, la rupture volumique n’induisant pas de discontinuité de l’écriture, qui parfois, au moins jusqu’à moitié du deuxième millénaire, peut se prolonger sur l’autre face de la tablette. La fabrication plane de la tablette est une commodité de formage et séchage, mais le modèle premier de l’écriture vient d’objets qui lui sont probablement antérieurs, même si leur usage se prolonge dans une vaste tranche simultanée : les maquettes de foie d’animaux sacrifiés, où on inscrit le présage et sa figure. Autre indication : la scription s’effectue par enfoncement du calame, via traces combinées du triangle prolongé par un trait. La trace n’étant pas dépôt mais enfoncement, son relief est élément direct de ce que la calligraphie développera dans les usages du plan – elle suppose par exemple lumière venant de la gauche pour son déchiffrage idéal. Perception dans l’épaisseur de la notion d’écriture dans son rapport au support – s’en souvenir pour appréhender notre idée du livre (la page imprimée n’est jamais un plan euclidien) et ce qui se joue aujourd’hui de l’idée de l’écran comme épaisseur pour passer outre à la brisure visuelle de l’hypertexte dans l’invention de navigation.

Fascinant tout aussi bien, complètement à l’opposé du temps, la façon dont s’est organisée la mutation de la tablette au papier. Avec le passage du rouleau au codex, puis l’apparition de l’imprimerie, nous partons du prédicat qu’un nouveau support rend l’ancien obsolète – avec la tablette, il faut faire entrer un autre paramètre : c’est l’usage (la question de la vitesse pour l’écriture) qui fera qu’un support fragile rendra obsolète un support plus ancien, mais aussi beaucoup plus complexe, et plus perfectionné que le papyrus.

Dans l’histoire akkadienne, le papyrus surgit tôt (en tout cas, avant le 3ème siècle) et les usages vont longtemps être parallèles : la représentation la plus symbolique étant celle de ces deux scribes côte à côte, avec même calame, l’un écrivant sur argile et l’autre sur parchemin déroulé. La fragilité et la complexité de la fabrication du papyrus (comme lorsqu’on compare la fragilité d’un appareil numérique, choc, eau, dépendance à sa source énergétique à l’autonomie et la résistance du livre imprimé) n’en faisaient pas immédiatement un support supérieur à la facilité et la complexité d’usage des tablettes. La révolution, c’est le passage à l’écriture syllabique. Mais on peut écrire de façon syllabique sur l’argile, et on peut tracer les signes cunéiformes sur papyrus – dans une longue période, ces usages coexistent. Ce qui rend obsolète la tablette ne sera pas l’argile en tant que support, mais la vitesse de graphie associée à l’écriture syllabique : ainsi, c’est l’usage neuf du texte qui induit l’éviction de l’ancien support, même si a priori supérieur en technologie au support neuf – important là aussi à garder en superposition de nos réflexions sur la mutation actuelle, quand les usages de l’écriture apprennent comme naturellement un vocabulaire neuf, liens, documentation au monde, nuage de métadonnées, pluricité des langages (images fixes ou animées, strates textuelles, voix et son, etc.).

Ne pas prendre à la légère cette idée de complexité technologique associée à un objet aussi simple : la terre élémentaire (mythologie reprise dans la Bible, du corps de l’homme sculpté dans la glaise, animé du souffle). Pas le propos ici de développer cette complexité, à peine d’en donner des indicateurs – les livres qui nous la content sont trop fascinants pour qu’on se dispense de la scruter de près. Ainsi, façonnage et cuisson de l’argile liés à l’usage et au statut du texte, au lieu de sa conservation, à la durée prévue de son usage, dépôt passif (titre de propriété, exemple parmi bien d’autres) ou communication immédiate (lettre, décompte). Ainsi, la notion de réutilisation est liée d’emblée au premier façonnage : la tablette réservée à l’échange de lettres pourra être retrempée dans l’eau pour effacement. À l’opposé, même si on quitte le strict univers de la tablette, le code gravé dans la pierre (la stéatite du code d’Hammurabi) est un objet écrit et dupliqué, symboliquement posé dans la ville asservie, où il témoigne de l’autorité territoriale, mais se constitue comme lieu de cette autorité (explicite dans le code d’Hammurabi : on vient devant la loi pour en recevoir le jugement). Si la ville est investie, on évacue la stèle (le code d’Hammurabi conservé au Louvre a été retrouvé à Suze), et en tant que tel, il ne constitue pas un objet de lecture, son déchiffrement sur la surface courbe de la stèle étant extrêmement difficile.

Prolongements dans l’univers fascinant de la reproductibilité du texte, inversement proportionnel à la difficulté et au temps de graphie. Premier prolongement : le lieu de conservation de la tablette, archives royales, maisons particulières, n’implique pas que ce qu’elle recèle – même s’il s’agit d’un récit fondateur comme le Gilgamesh soit objet de commerce, en tout cas destiné à être transporté (comme les ordres royaux, les compte rendus militaires ou diplomatiques sont au contraire d’emblée écrits pour ce portage). Preuve surprenante dans le fait que nombre de ces récits, si importants pour la connaissance de notre propre civilisation, où le fait biblique ne constitue qu’un élément particulier et ultérieur, proviennent des écoles de scribe : la recopie d’un texte fondateur faisant partie de ces exercices (si ces épopées ou cosmogonies n’avaient pas été exercice imposé de formation des scribes, de la plupart d’entre eux nous ne disposerions pas), tout comme on y retrouve ces fabuleux documents complexes avec à gauche l’argile durcie des dictionnaires, équivalence idéogrammes et signes cunéiformes, et à droite la partie trempée et effaçable de l’exercice à recalligraphier. Deuxième prolongement : la pratique complexe de l’enveloppe – une couche d’argile fraîche de deux millimètres d’épaisseur recouvrant uniformément la tablette. Première fonction de l’enveloppe, contenir les suscriptions, données associées au texte mais qui lui sont extérieures, destinataire, raison de l’envoi, mention éventuelle de l’identité du porteur, et les sceaux qui justifient de ces données, auxquelles s’associe très vite un résumé du contenu textuel. Cela associé bien sûr à la fonction de protection : une tablette effritée ou érodée n’est plus lisible : on cassera la coque fraîche avec le résumé et la suscription au destinataire, ainsi que les sceaux d’authenticité, et le texte original apparaîtra aussi clairement que lorsque nous déballons nos livres sous cellophane. Alors cette fonction de l’enveloppe devient elle-même autonome : sur la couche d’argile fraîche, on va recopier l’intégralité du texte – pratique apparemment redondante, surtout au vu de la complexité d’écriture. Mais alors le texte, traité politique par exemple, sera accompagné de ses sceaux. Qu’il soit mis en cause comme ayant été faussé ou l’écriture manipulée, on pourra briser la coque pour s’en référer au texte inviolé.

Les prolongements de réflexion que nous trouvons à lire ce qui s’y dépose de l’aventure de l’écriture va bien au-delà. Statut symbolique de la langue : dans les invasions hittites, les tablettes resteront rédigées en langue akkadienne, intègreront les noms propres de l’envahisseur et expliqueront ou traduiront certains de ses mots. Mais, si des langues voisines du monde akkadien se saisiront du support et des signes pour établir leur version écrite, la langue des nouveaux envahisseurs restera à l’écart de sa transformation écrite. Statut symbolique de l’objet tout aussi bien : si le papyrus a relégué complètement la tablette au rayon des antiques dès le premier siècle avant notre ère, et l’araméen syllabique remplaçant l’écriture akkadienne, on trouvera jusqu’au troisième siècle de notre ère des tablettes d’argile porteuses d’écrit (y compris en araméen) lorsque ces textes doivent attester d’une fonction ancienne (pacte, propriété…). Notions d’archivage et classement aussi : pièces exhumées à fonction de bibliothèque, et étagères en bois pour le classement des tablettes, ainsi que paniers étiquetés pour rassembler les comptes par catégories. Mais archivage qui n’induit pas pérennité : masses d’archives comptables réutilisées (nos propres pratiques du désherbage en bibliothèque ou du pilon pour l’édition) comme pur matériau de soutènement, fondations de murailles neuves ou pour tel escalier de palais, devenant pour les archéologues un fabuleux dépôt, où eux avaient pensé au contraire liquider leur propre mémoire écrite, pour ce qu’ils en considéraient de secondaire.

Et quelles belles réflexions celle de Dominique Charpin, interrogeant les traces même nommant l’écriture dans le contenu des tablettes, la non-constitution du verbe lire, alors que la très grande précision dans le rapport à la tablette reçue (le texte vu, le texte entendu – magnifiques pages sur l’utilisation précise du terme parole, et l’écrit comme parole vue) dénote aussi l’intermédiaire éventuel, et devient un des éléments de reconstitution pour savoir qui écrit, et quelle fraction de la population dispose de ce savoir. Ou, du même, cette attention portée aux tablettes dont le contenu induit le format (on choisit la tablette en fonction du texte qu’elle doit contenir), ou au contraire les formats qui devront s’adapter à un contenu non pré-établi, pour les lettres par exemple, façonnage rapide qui se traduit notamment par les angles, le texte à suivre sur la tablette suivante, ou l’utilisation de galettes circulaires.

Rêvons, rêvez – pratiques de rêves, art de la rêverie : et bien sûr il nous faut pour ce rêve retraverser l’objet transitionnel par excellence, les livres écrits par les découvreurs de la Mésopotamie. Mais rêve nécessaire au nom même de la mutation neuve désormais amorcée. Et trois mille ans d’histoire complexe d’un support élémentaire de l’écrit, rapportés aux cinq cents d’usage de l’imprimerie.

Alors nous est-il autorisé, nous qui rêvons sans cette rigueur à quoi sont astreints les archéologues, d’évoquer ces tablettes anépigraphes, là où eux-mêmes se gardent bien de toute pensée projective ? L’écrit est associé à la construction des villes. Mais l’écrit comme représentation, dans une gamme plus large de représentations : ainsi, ces maquettes des villes, enserrées dans les fondations même du bâtiment qui symbolise la ville, le palais royal. Maquettes qui nous sont essentielles, parce que témoignant de la vision d’ensemble, notamment dans son rapport à l’eau, circulation, commerce, symbole, possession, détournement. La ville est d’argile, comme le temple ou le palais. Elle est un durcissement provisoire de cette matière ambivalente entre la terre et l’eau. Alors elle doit fonder elle-même ce qui symbolise sa pérennité, ou son droit au sol : c’est déjà trop s’éloigner dans l’énigme. Mais on trouvera souvent un clou de fer dans les maisons particulières, pour relier la maison à la terre. Et, dans les palais, des cylindres avec des sceaux. Mais dans les temples, on trouvera des tablettes d’écriture laissées vierges. On en sait assez sur cet ensemble civilisationnel complexe pour savoir les reconnaître : les tablettes destinées à la conservation longue des textes principaux ne sont pas durcies ou émaillées comme les tablettes des textes séculiers. On sait aussi les différencier de la cuisson résultante de l’incendie des villes à leur chute, qui a permis parfois de préserver des bibliothèques entières de tablettes non destinées à la conservation longue, ou des tablettes vierges préparées d’avance pour les exercices à venir, dans les écoles de scribe. Comment interpréter alors ces tablettes préparées et durcies pour la conservation sans porter aucun texte, mais insérées en lieu convenu et à forte symbolique, là où les maisons particulières ont leur clou et les palais leur cylindre, lorsqu’il s’agit du bâtiment d’un dieu (et la fonction très complexe de ces temples, lieux d’archivage, mais aussi de stockage des trophées et richesses, autant que lieux de rites avec sacrifices et pièces secrètes) – page vierge pour accueillir une parole et que la maison du dieu en soit l’expression ? C’est franchir une frontière que les savants n’osent pas franchir : « Le phénomène est ponctuel et associé aux clous de fondation tout au moins à Mari vers 2500-2400, on en a trouvé un bel exemple en 2008 au Massif rouge », dit Pascal Butterlin (correspondance privée, citation ici uniquement dans le cadre de chantier de réflexion ouvert, avec gratitude). « Cela intervient bien après l’invention de l’écriture, au moment où se développe le phonétisme, et l’écriture alors un outil courant, au moins dans les milieux qui y ont accès. J’avoue que cet usage nous laisse perplexes et frustrés et pas de solution pour expliquer l’étrange anonymat dont s’entourent les bâtisseurs de ces sanctuaires à une époque où dans le Sud de l’Irak clous, cônes ou tablettes sont inscrits couramment et où, à Mari, même l’écriture est pratiquée couramment. »

Permettons-nous une telle citation, puisque eux, les savants, nous émerveillent si souvent à citer les messages privés exhumés d’il y a quatre millénaires ou cinq – et remercions-les de nous présenter des mystères ouverts. Ce sont ces énigmes qui comptent, pour les tablettes vierges qui sont les nôtres, dans le basculement en cours.