Lire : déchiffrer des traces ?

Carlo Guinzburg, Traces, Mythes emblèmes traces, Morphologie et histoire, Editions Verdier, p. 233 à 244 :

Pendant des millénaires l’homme a été un chasseur. Au cours de poursuites innombrables il a appris à reconstruire les formes et les mouvements de proies invisibles à partir des empreintes inscrites dans la boue, des branches cassées, des boulettes de déjection, des touffes de poils, des plumes enchevêtrées et des odeurs stagnantes. Il a appris à sentir, enregistrer, interpréter et classifier des traces infinitésimales comme des filets de bave. Il a appris à accomplir des opérations mentales complexes avec une rapidité foudroyante, dans l’épaisseur d’un fourré ou dans une clairière pleine d’embûches.

Des générations et des générations de chasseurs ont enrichi et transmis ce patrimoine de connaissances. Faute de documentation verbale à rapprocher des peintures rupestres et des objets fabriqués, nous pouvons recourir à des fables qui nous transmettent parfois un écho, même tardif ou déformé, de ce savoir des chasseurs d’autrefois. Trois frères (raconte une fable orientale, que l’on retrouve chez les Kirghiz, les Tatars, les Hebreux et les Turcs…) rencontrent un homme qui a perdu un chameau – ou, dans d’autres variantes, un cheval. Sans hésiter ils le lui décrivent : il est blanc et aveugle d’un oeil, il porte deux outres sur le dos, l’une pleine de vin et l’autre d’huile. Ils l’ont donc vu ? Non. Ils ne l’ont pas vu. Aussi sont-ils accusés de vol et jugés. Pour les frères c’est le triomphe : en un éclair ils démontrent comment des indices insignifiants leur ont permis de reconstruire l’aspect d’un animal qu’ils n’avaient jamais eu sous les yeux.

Les trois frères sont évidemment dépositaires d’un savoir relatif à la chasse (même s’ils ne sont pas chasseurs). Ce qui caractérise ce savoir, c’est la capacité de remonter, à partir de faits expérimentaux apparemment négligables, à une réalité complexe qui n’est pas directement expérimentable. On peut ajouter que ces faits sont toujours disposés par l’observateur de manière à donner lieu à une séquence narrative, dont la formulation la plus simple pourrait être “quelqu’un est passé par là”. Peut-être l’idée même de narration (distincte de l’enchantement, de la conjuration ou de l’invocation) est-elle née pour la première fois, dans une société de chasseurs, de l’expérience du déchiffrement des traces. Le fait que les figures rhétoriques sur lesquelles repose encore aujourd’hui le langage du déchiffrement relatif à la chasse – la partie pour le tout, l’effet pour la cause – peuvent être rapprochées de l’axe prosaïque de la métonymie, avec une exclusion rigoureuse de la métaphore, renforcerait cette hypothèse – de toute évidence indémontrable. Le chasseur aurait été le premier à “raconter une histoire” parce qu’il était le seul capable de lire une série cohérente d’événements dans les traces muettes (sinon imperceptibles) laissées par sa proie.

“Déchiffrer” ou “lire” les traces des animaux sont des métaphores. On est cependant tenté de les prendre à la lettre, comme la condensation verbale d’un processus historique qui aboutit, au terme d’un laps de temps peut-être très long, à l’invention de l’écriture. La même connexion est formulée, sous forme d’un mythe étiologique, par la tradition chinoise qui attribuait l’invention de l’écriture à un haut fonctionnaire qui avait observé les empreintes d’un oiseau sur la rive sablonneuse d’un fleuve. Par ailleurs, si l’on abandonne le domaine des mythes et des hypothèses pour celui de l’histoire documentée, on est frappé par les analogies indéniables entre le paradigme cynégétique que nous avons esquissé et le paradigme implicite dans les textes divinatoires de la Mésopotamie, rédigés à partir du III è millénaire avant Jésus-Christ. Ils présupposent l’un et l’autre la reconnaissance minutieuse d’une réalité sans doute infime, pour découvrir les traces d’évenements auxquels l’observateur ne peut pas avoir d’accès direct. Déjections, traces, poils, plumes d’un côté ; viscères d’animaux, gouttes d’huile dans l’eau, astres, mouvements involontaires du corps de l’autre.

Lire et écrire sur des écrans tactiles mobiles

Les écrans tactiles mobiles. Création, édition et lecture sur tablettes et smartphones.

Les tablettes numériques et smartphones connaissent actuellement un vif succès commercial et médiatique. Ces supports mobiles sont en train de changer les expériences de création et de lecture. Or si ces supports sont souvent évoqués, on prend peu de temps pour décrire, analyser leurs contenus, leurs caractéristiques littéraires, artistiques, hypermédiatiques, pédagogiques, etc.

Si toute oeuvre ne peut exister sans support, les contenus sont aussi la raison d’être de ces supports. Nous aimerions donc nous intéresser aux contenus idoines qui y sont déployés : ce que certains appellent « les livres enrichis » ou « augmentés », mais aussi les applications. Comment appréhender et décrire ces contenus ? Comment sont-ils créés ? Comment les publie-t-on? Comment les lit-on ? Nous nous concentrerons sur tous ces aspects depuis leur création jusqu’à leur réception.

 Les écrans tactiles mobiles seront abordés en tant que dispositifs techniques au sein desquels de nouvelles oeuvres sont proposées et autour desquels de nouvelles pratiques de lecture s’organisent. Il s’agit en effet d’interroger les transformations, les usages et les pratiques de création, d’édition et de lecture des oeuvres proposées sur ces supports numériques. Il s’agira bien de prendre le parti de percevoir aussi ces contenus comme des oeuvres, d’en faire des analyses littéraires en même temps que médiatiques, à l’image de ces MSA, « média specific analysis »[1] , réalisées par Katherine Hayles.

 Il conviendra de concevoir et d’interroger ces oeuvres non plus seulement en regard des pratiques littéraires liées au livre, mais aussi en regard des pratiques hypermédiatiques liées à l’écran d’ordinateur, cet écran que Gervais et Archibald qualifient de « relié »[2]. Quelle spécificité de la lecture sur écran tactile, par rapport à l’écran relié que nous avions connu jusque-là? Comment les oeuvres sur tablette ou pour smartphones’inscrivent (ou non) dans la lignée des réflexions sur les hypertextes et les hypermédias amorcées depuis le début des années 90 ? Ne serait-il pas plus juste de parler d’oeuvres hypermédiatiques pour écran tactile ?

 Ce colloque, accordera une part importante aux pratiques, aux expériences de création auctoriale ou éditoriale et de réception.

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La Norvège met la totalité de sa littérature en ligne, gratuitement

Source : Libération, 24.01.2014 La Bibliothèque nationale du pays projette de mettre à disposition des internautes l’ensemble des écrits norvégiens depuis la fin du XVIIe siècle. Un programme permis par la signature d’accords très progressistes avec les auteurs et les éditeurs.

Réconcilier auteurs et Internet, voilà le projet ambitieux de la Bibliothèque nationale de Norvège qui a mis en place bokhylla.no, un site où les Norvégiens pourront bientôt accéder gratuitement à la quasitotalité de leur littérature, de la fin du XVIIesiècle au début du XXIe.

C’est la première fois qu’une bibliothèque de cette importance met en ligne, à côté de livres libres de droits, des ouvrages encore soumis au droit d’auteur, avec l’autorisation de l’ensemble des ayants droit et sans que les lecteurs ne déboursent le moindre centime. «Les utilisateurs devraient pouvoir profiter de l’accès à une large variété de contenu digital où qu’ils soient et quand ils le souhaitent», résume la bibliothèque sur son site.

Cette démarche a pu être menée à bien grâce à la mise au point d’une «licence collective étendue», une législation spécifique aux pays nordiques (Norvège, Suède, Finlande, Islande, Danemark) qui place les droits des auteurs et éditeurs d’ouvrages écrits sous la tutelle d’un groupe de coordination. En Norvège, il s’agit de Kopinor qui représente 22 membres (5 associations d’éditeurs, et 17 associations d’auteurs) et qui est autorisé à conclure des accords collectifs, ce qui évite de demander l’autorisation aux personnes concernées à chaque fois que quelqu’un souhaite numériser un ouvrage. De plus, à partir du moment où Kopinor représente les droits d’un nombre conséquent d’ouvrages, le dispositif peut s’étendre à des ayants droit non-signataires du contrat initial, sous certaines conditions: l’ayant droit qui n’est pas sous la tutelle du groupe de coordination devra être rémunéré de la même façon que ceux qui le sont, et il pourra en plus demander une rémunération individuelle.

Toutefois, si l’accès à cette bibliothèque numérique est gratuit, les ouvrages qui ne sont pas encore dans le domaine public restent protégés par certaines dispositions: ils ne peuvent être téléchargés, ni imprimés. De plus, seuls les internautes qui se connectent depuis la Norvège ont accès aux ouvrages. Enfin, les auteurs qui le désirent peuvent demander le retrait de leur ouvrage du site.

Selon ce système négocié, l’accès gratuit des internautes aux livres ne nuit pas aux ayants droit: pour chaque page numérisée, la Bibliothèque nationale de Norvège rémunère Kopinor environ 0,04 euro. Ce taux se réduira proportionnellement à l’augmentation du nombre d’ouvrages mis en ligne. Kopinor redistribue ensuite les sommes perçues aux ayants droit, en garantissant l’égalité entre les livres: un best-seller ne gagnera pas plus qu’un ouvrage scientifique consulté par une poignée de spécialistes et de curieux.

En 2012, la bibliothèque a ainsi versé un peu plus d’un million d’euros à Kopinor sur un budget annuel global de 450 millions de couronnes, soit près de 54 millions d’euros. Une somme qui devrait mécaniquement augmenter car si, en décembre 2013, «150 000 livres étaient disponibles sur le site, seulement 5000 d’entre eux l’étaient dans les librairies», explique le directeur du développement de la bibliothèque digitale, Svein Arne Solbakk, dans une interview accordée au journalThe Local.

Une telle initiative pourrait-elle voir le jour en France? Rien n’est moins sûr. Il n’existe pas chez nous de législation semblable appliquée à la littérature, donc pas de licence collective étendue. Les droits restent gérés de pair à pair, ce qui déclenche d’intenses débats dans le milieu des bibliothécaires. Pour autant, il est possible que certains ouvrages qui ne sont pas encore libres de droit puissent être numérisés: quand ils sont indisponibles et publiés avant 2001, ou quand ce sont des œuvres «orphelines», c’est-à-dire dont les ayants droit ne peuvent pas être identifiés.

La Bibliothèque nationale de France précise quant à elle, dans sa charte Gallica 1997-2007, qu’elle ne souhaite pas s’engager dans une numérisation à l’ambition totalisante. Sa ligne de conduite vise explicitement à mettre en ligne des documents rares, épuisés, peu accessibles, ou pour lesquels le plan de sauvegarde des documents s’applique. Son offre s’adresse en effet avant tout à un public travaillant dans une perspective de recherche scientifique.

Néanmoins, le site de la BNF permet un accès payant à des livres sous droits d’auteur: grâce à des accords et des partenariats respectant strictement la propriété intellectuelle, un moteur de recherche renvoie à des plateformes d’e-distribution.

Enfin, la situation française est à relativiser par rapport à ce que la Norvège a pu mener à bien. L’article 1 du contrat entre la Bibliothèque nationale d’Oslo et Kopinor définit que l’objectif est de rendre disponible en ligne «toute la littérature publiée en Norvège jusqu’au XXe siècle», traductions comprises. Le projet peut impressionner, mais il n’est pas pour autant exceptionnel: il s’agit de numériser quelque 250000 ouvrages d’ici 2017; il en restera ensuite environ 200000 à traiter. Comparativement, Gallica a déjà numérisé et rendu public plus de 470000 ouvrages, et son objectif est de numériser 100000 ouvrages par an.

Maud COUTURE et Florence STOLLESTEINER

Lisibilité

Lisibilité / Lesbarkeit

Muriel Pic et Emmanuel Alloa

Unlesbarkeit dieser Welt
Alles doppelt.
Paul Celan

Un certain art de la lecture – et pas seulement la lecture d’un texte, mais ce que l’on appelle la lecture d’un tableau, ou la lecture d’une ville – pourrait consister à lire de côté, à porter sur le texte un regard oblique.

Georges Perec

1 Lire. Voilà une chose que ne réfléchissent plus les sur-alphabétisés que nous sommes, habitués à ingérer les signes sans y prendre garde. Repenser la lecture et l’investir d’une fonction critique suppose de méditer la lettre en revenant à son antériorité : se souvenir que, de tout temps et avant tout livre, il y a eu des lecteurs. Des lecteurs – littéralement – avant la lettre. L’art de la lecture réunit le chasseur lisant les déjections des animaux dans les forêts, l’astronome babylonien scrutant les cartographies stellaires, le pêcheur hawaïen lisant les courants marins en plongeant dans l’eau sa main et l’amant déchiffrant aveuglément le corps de l’aimée. On apprend à lire non seulement des textes, mais encore des partitions de musique, des tableaux de peinture, des cartes à jouer, des notations chorégraphiques, des sillons dans la terre, des tourbillons dans l’eau, des gestes révélateurs ou bien des rêves1.

2 Ce qui distingue cette lecture là de l’autre, discursive, c’est son caractère foncièrement hasardeux. Car à quelle syntaxe répondrait l’expression d’un visage ? A quelle sémantique les nuages ? On peut diverger sur la signification à attribuer aux mots – c’est là le sens de l’herméneutique – mais on ne remettra pas pour autant en cause l’alphabet sur lequel ils reposent, sauf à défendre justement un autre mode de lisibilité. Or c’est précisément toute la particularité d’une telle lecture non-littérale que l’on pourra nommer constellatoire : elle ne permet de dégager aucun lexique fini ni d’établir aucun abécédaire exhaustif, mais rend évidents des liens sinon secrets ou latents mais inaperçus, inédits. Elle étoile l’acte de lecture2. Ce qui se trouve alors remis en question est l’opinion réaffirmée par Kant voulant que « lorsque nous lisons, nous articulons d’abord les lettres3 ». Si l’apprentissage d’un alphabet permet de déchiffrer tout texte qui sera rédigé selon ce système, indépendamment du rapport temporel, géographique ou culturel avec l’événement de sa rédaction, si l’on peut transcrire fidèlement un texte dont on ne comprend pourtant pas un mot, la lecture constellatoire est, elle, foncièrement circonstancielle.

Lire la suite ici sur la revue Trivium

C’ETAIT

(Texte à la manière de Joachim Séné)

C’était penser à mettre le réveil la veille, contrainte et plaisir.

C’était me lever aux aurores, croiser les chats somnolents et faire le sioux dans la maison pour ne réveiller personne.

C’était partir en voiture, la tête encore dans l’oreiller, la brume sur la route et se dire qu’il fallait tenir nonante kilomètres sans fermer les yeux.

C’était arriver à Yverdon et faire connaissance avec le quartier de la gare. Chercher une place ou laisser la voiture pour la journée et pour cela demander mon chemin aux commerçants du coin.

C’était tomber par hasard sur la rue du Collège et chercher le No 4. C’était être heureuse d’être arrivée en avance et apprécier cette voie piétone, pavée et bordée de petites arcades.

C’était arriver la première, faire connaissance avec le formateur, remarquer les livres sur la table et me réjouir de la formation à venir.

C’était découvrir l’univers du blog et ses arcanes et pouvoir repartir avec un embryon prometteur.

C’était retrouver des auteurs familiers qui ont accompagné mes ateliers d’écriture.

C’était partager le repas avec mes collègues de stages, plaisir de la rencontre et de l’échange.

C’était repartir fatiguée mais jubilante,  la tête déjà pleine de projets numériques !

Gloria J.

C’était

C’était en décembre 2013. C’était déjà l’année passée! J’ai reçu un email me proposant un cours en deux samedis. « LIRE ET ECRIRE NUMÉRIQUE »

C’était, pour moi, un nom captivant, un nom qui parle, un nom qui invite à lire, à écrire, mais pas seulement. C’était aussi numérique.

Je me suis donc inscris au cours.

C’était le premier pas. C’était le premier mot écrit. C’était la première parole dite. C’était la première impulsion « numérique ».

Et puis arriva le samedi 11 janvier 2014. C’était le jour J. C’était le jour de la rencontre. C’était le jour de la découverte. J’ai pris mes affaires et en voiture j’ai pris la route vers Yverdon, le lieu du cours.

C’était un matin brumeux. C’était un temps maussade. C’était le matin du jour J.

A Yverdon, j’ai cherché l’adresse indiquée. C’était facile à trouver.

Et puis c’était la rencontre et le contact.

C’était aussi la surprise. Je n’avais pas pensé d’amener mon ordinateur.

C’était le formateur qui m’a prêté un ordinateur pour me dépanner.

C’était ensuite l’énervement lorsque je n’avais pas réussi à créer un compte sur WordPress.

C’était une matinée où je n’ai pas eu de la chance.  C’était triste.

Mais l’après-midi, c’était mieux.

C’était intéressant.

C’était agréable.

C’était motivant.

« C’était… » par Valérie

 C’était…

C’était la maison qui dort, le départ à pieds dans la nuit étoilée et le froid du chemin jusqu’à la gare.

C’était le train pour Yverdon, le jour qui pointe et la brume qui s’installe.

C’était entrer dans les locaux de l’Association et découvrir un formateur et de nouveaux collègues.

 

C’était, encore une fois, se confronter à  la toile et ressentir l’étrangeté du virtuel, pourtant si quotidien.

C’était attendre, se frotter à ses limites, s’impatienter -évidemment-, et, petit à petit…

découvrir.

 

C’était  des images qui apparaissaient, des textes qui s’imprimaient, un blog qui se constituait, une porte supplémentaire du numérique qui s’ouvrait.

C’était des auteurs -Georges Perec, Joachim Séné, Sylvie Catellin-… des impressions, des réflexions, des destinées.

C’était une page de possibles qui s’offrait, inédite et prometteuse : merci Renaud !

Valérie M.